Avant la pandémie, le directeur du Conseil des arts du Canada était partout et tweetait brièvement. Depuis le printemps, il est confiné à domicile et il écrit longuement à ses télétravailleurs. Car les mots choisis avec soin sont des vaccins contre bien des maux de l’esprit.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Simon Brault était soigné à l’hôpital de Joliette le jour où Joyce Echaquan s’y est éteinte, sous le sarcasme et les insultes.

Comme le relate le directeur du Conseil des arts du Canada à ses employés, dans sa communication hebdomadaire du 9 octobre, il a appris la mort de la jeune femme le soir de son retour des urgences.

« Je m’y étais rendu à cause de douleurs intenses à l’épaule et au bras droit, leur a-t-il écrit. J’ai immédiatement compris en l’apprenant que Joyce Echaquan s’était filmée en direct alors que j’étais à quelques mètres d’elle et que moi, je recevais des soins attentionnés du personnel médical. »

« Je suis reparti pour Saint-Jean-de-Matha avec une ordonnance et un protocole de soins, continuait-il dans sa missive. Joyce, elle, rejoignait ses ancêtres en nous laissant une preuve accablante et irréfutable de racisme systémique et de la déshumanisation et du déshonneur de celles qui ont été contaminées par la gangrène du racisme. »

Et quel est le lien avec les arts ?

« En réalité, c’est très proche », explique-t-il dans une conversation téléphonique, depuis sa résidence de Saint-Jean-de-Matha. « J’ai des employés autochtones. On a un important programme autochtone au Conseil des arts. Ce sont des questions dont on discute tout le temps. »

« Ça permettait d’illustrer quelque chose de très réel. »

Changement de médium

Les messages de 1500 mots comme celui-là, que Simon Brault rédige chaque semaine en les attachant souvent à l’actualité, n’existaient pas avant la pandémie.

Il était davantage coutumier des courts gazouillis sur Twitter, à l’intention du milieu artistique.

Ses fonctions le font beaucoup voyager. En mars dernier, il était à Abidjan, en Côte d’Ivoire, pour un festival artistique, quand son bureau lui a demandé de revenir urgemment au pays. Le premier ministre Legault allait décréter un confinement.

Il s’est isolé chez lui, d’abord à Gatineau puis à Saint-Jean-de-Matha, pour une quarantaine qu’il n’a plus quittée depuis.

Les employés du Conseil des arts, dont le siège est situé à Ottawa, ont fait de même et se sont initiés à l’art délicat du travail à distance.

« Il faut qu’on produise plus qu’avant, quantitativement, avec les mêmes équipes, mais en situation de télétravail », constate-t-il.

Même si on n’est pas une grosse entreprise, à 300 employés, ça fait quand même énormément d’interactions pour maintenir tout ça actif et livrer.

Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada, à propos du télétravail

Livrer du soutien et de l’écoute, d’abord et avant tout.

En temps normal, le Conseil administre un budget de 360 millions, dont une grande part est distribuée en subventions aux artistes, au terme d’un complexe processus d’évaluation et de sélection. La pandémie y a ajouté 65 autres millions en mesures gouvernementales d’urgence.

« C’est beaucoup de travail et beaucoup d’interactions avec une communauté artistique qui est énorme, et qui vit une situation hyper inégale à travers le pays », souligne le directeur.

Les employés du Conseil des arts devaient répondre aux attentes et à la détresse des artistes, exprimées quelquefois de façon très « vocale », souligne-t-il délicatement. Eux-mêmes au centre d’un maelstrom personnel et professionnel, ces employés tentaient de faire surnager leur propre moral.

« Le milieu de la culture était en crise, et nous, on était un peu leur bouée de sauvetage. Il fallait qu’on s’occupe des autres. Et à un moment donné, on s’est rendu compte que si on voulait être une vraie bouée de sauvetage, il fallait que nous-mêmes on flotte mieux. »

Communication directe

Pendant plusieurs mois, jusqu’au cœur de l’été, la haute direction a tenu des réunions virtuelles sept jours sur sept, fins de semaine incluses.

Rapidement, Simon Brault a pris conscience qu’une communication tout aussi directe devait s’établir avec l’ensemble du personnel. Les gazouillis quasi impromptus ont fait place à une autre forme de message, plus élaborée, réfléchie et personnelle.

J’ai réalisé que la communication interne devait passer en premier, devait précéder et même être plus importante que la communication publique. Parce que nos employés sont sur la ligne de feu, dans les rapports avec les artistes.

Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada

« [Nos employés] doivent donc eux-mêmes être informés, ils doivent avoir des arguments, ils doivent être capables d’injecter une espèce d’optimisme dans tout ça, ils doivent être capables de voir les choses à plus long terme », dit-il.

Discipline

L’exercice de rédaction hebdomadaire exige une discipline récurrente, une pertinence pour son organisation et un effort créatif.

« Et à un moment donné, je me suis demandé si j’allais continuer, parce que boy !, c’est de la job ! », s’exclame-t-il.

Avec la révision et la relecture de la traduction en anglais, il y consacre aisément huit heures par semaine.

« C’est souvent le samedi ou le dimanche qui y passe. »

« Et il faut que je dirige l’organisation. Par rapport à toutes mes tâches, ça a été clairement un ajout important. Mais, en même temps, je trouve que ça a été une de mes décisions les plus radicales et celle qui a le plus de portée au niveau de mon rôle de direction. »

Il le constate aux réponses directes de ses employés, aux échos qui lui parviennent au travers de ses réunions, aux références qui sont faites à ses textes.

« Je réalise que ça développe une espèce d’esprit d’unité, que ça contribue à une culture unique dans notre organisation. Une organisation qui doit faire plus dans une situation de crise a probablement besoin d’un signe réel que ses dirigeants en font plus aussi. »

Injection

« Si j’ai du temps cet après-midi, je vais écrire celui de la semaine prochaine », confie-t-il en ce 11 novembre, jour du Souvenir, congé pour lui. « Je veux parler de deux phénomènes qui créent de l’espoir comme jamais depuis le début de la pandémie, c’est-à-dire l’annonce de Pfizer avec son candidat vaccin, et aussi l’élection américaine, surtout la nomination de Kamala Harris à la vice-présidente. Je veux réfléchir à la notion d’espoir. »

Pour injecter une dose d’optimisme. Un type de vaccin disponible au Canada.

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