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stéphane Ricoul
Directeur, marketing et partenariats, chez Talsom

Si plus de 600 entreprises chinoises se retrouvaient sur les places boursières américaines encore en 2019, la pression de Pékin pour privilégier d’autres destinations financières que les États-Unis est aujourd’hui de plus en plus forte.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Stéphane Ricoul, directeur, marketing et partenariats, chez Talsom

À l’image d’Alibaba – géant chinois du commerce électronique désormais coté à Hong Kong et à Shanghai –, le moteur de recherche Sogou (valorisé à 3,5 milliards US) quitte Wall Street pour être repris par Tencent, autre géant chinois, qui détient également Epic Games (créateur de Fortnite) et WeChat (l’équivalant de Messenger, avec plus de 1 milliard d’utilisateurs dans le monde).

Epic Games et WeChat rejoignent TikTok pour compléter le trio le plus connu de cette guerre virtuelle menée par les administrations de Washington et de Pékin. Au-delà de la notion de sécurité nationale, cette guerre 2.0 est aussi une forme de retour au protectionnisme afin de préserver le contrôle sur une démocratie qui pourrait vaciller sans forcément s’en rendre compte et sans retour en arrière possible.

L’économie numérique est en effet en train de montrer l’étendue de son potentiel, obligeant les gouvernements à se positionner. Ce protectionnisme s’articule autour d’un élément principal : la donnée.

Cette donnée qui se véhicule, se stocke, s’exploite et, surtout, se monétise. Cette donnée sur laquelle repose une économie numérique (en opposition à celle dite « traditionnelle ») lui permet d’être dématérialisée, donc affranchie de toute limite physique. Elle lui permet surtout d’être invitée dans un débat économique, politique et législatif, débat qui n’était pas forcément prévu à l’origine.

Si l’Europe a fait le choix de protéger l’utilisation de la donnée (par le Registre de la gestion et de la protection de la donnée, ou RGPD), obligeant par le fait même une certaine transparence dans son utilisation et donnant un relatif contrôle à son propriétaire, d’autres choix existent. Par exemple, celui d’imposer une taxation reconnaissant la génération de revenus et de profits et posant, par conséquent, une limite territoriale à la monétisation de la donnée. Ou encore miser sur une « citoyenneté » de la donnée en l’hébergeant sur son territoire, tel qu’illustré par l’épisode Oracle-Walmart-TikTok aux États-Unis.

Quel que soit le véhicule utilisé, le point de convergence de ces initiatives politiques est de protéger et de contrôler l’élément névralgique constituant l’assise de cette nouvelle économie : la donnée.

Ce nouveau protectionnisme soulève l’ire de la Chine, qui se voit potentiellement privée d’une source d’alimentation de ses ambitions, et crée une réaction en chaîne.

La Chine contrôle à travers un registre l’exportation de certaines technologies (par exemple, l’algorithme basé sur l’intelligence artificielle de TikTok). Les États-Unis imposent des restrictions à l’exportation de certaines technologies utilisées dans la fabrication de puces électroniques permettant le traitement rapide de la donnée (notamment militaire). Et Pékin, en réponse, prépare son 14e plan quinquennal comportant un soutien financier massif à l’industrie des semi-conducteurs. Une suite sans fin…

Cette escalade d’actions géopolitiques et économiques parmi les grandes puissances mondiales démontre bien l’importance que prend aujourd’hui la donnée. Elle oblige à réfléchir au protectionnisme, avec le risque d’y perdre sa démocratie au profit d’une démocratie numérique dont le contrôle pourrait venir d’ailleurs.