À moins de deux mois de l’élection présidentielle américaine, qui aurait pu imaginer un tel retournement de situation ? Alors que Donald Trump devrait plus que jamais imposer l’autorité toute-puissante de l’ordre du jour commercial qu’il poursuit implacablement depuis quatre ans, voilà que le Canada réussit à faire annuler les droits de douane de 10 % qu’il a décrétés sur les importations d’aluminium canadien il y a tout juste six semaines.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Le gentil et délicat Justin Trudeau qui arrive à ébranler le méchant et rustre Donald Trump, celui qui affirme pourtant aimer davantage transiger avec les dictateurs, ce n’était certes pas le scénario envisagé par la plupart des observateurs.

Mais il faut croire que le jeu de la menace est une stratégie qui peut parfois se retourner contre ceux-là mêmes qui en sont habituellement les principaux instigateurs.

En fait, il faut donner le plein crédit de la victoire canadienne à la vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland, qui a bien joué son jeu dès les premiers instants de ce dernier chapitre du grand livre des querelles commerciales canado-américaines lancées par l’administration Trump.

Rappelons les faits. Le 6 août dernier, Donald Trump, en visite dans une usine d’électroménagers de la multinationale Whirpool en Ohio, annonce que les États-Unis vont imposer un tarif de 10 % sur les importations d’aluminium canadien parce que les producteurs du Nord inondent indûment le marché de leur aluminium primaire, au détriment des producteurs américains.

Dès le lendemain, Chrystia Freeland, qui avait négocié le nouvel accord de libre-échange avec le Mexique et les États-Unis, qui venait tout juste d’être signé un mois plus tôt, avait rétorqué que le Canada allait imposer des contre-tarifs sur des produits américains qui allaient totaliser 3,6 milliards.

On évoquait ici des produits transformés, comme des réfrigérateurs, des machines à laver, des bicyclettes, des bâtons de golf, bref, une panoplie de produits très prisés par les consommateurs, mais fabriqués dans des États qui avaient été favorables à l’élection de Trump en 2016.

Chrystia Freeland devait annoncer au cours d’une conférence de presse mardi après-midi la liste des produits ainsi surtaxés, mais la nouvelle ministre des Finances a plutôt profité de son point de presse pour expliquer que les États-Unis avaient finalement jugé que la production canadienne d’aluminium ne constituait plus une menace et que le pays suspendait rétroactivement au 1er septembre le prélèvement de droits punitifs.

À moins de deux mois de l’élection présidentielle, alors qu’on observe sur le marché nord-américain une pénurie de produits de consommation, notamment les électroménagers qui sont en rupture de stock et qui commandent des délais de livraison de huit à dix semaines, ce n’était pas une bonne idée d’ajouter une surtaxe de 10 % qui allait pénaliser les producteurs américains, peut-on comprendre aujourd’hui.

Donald Trump n’a peut-être pas intellectualisé ni admis totalement cette dynamique, mais ses conseillers, dont son secrétaire au Commerce Robert Lighthizer, ont réussi à le convaincre du mérite de surseoir à cette querelle commerciale et d’annuler unilatéralement l’imposition du tarif de 10 % sur les importants d’aluminium canadien.

Une trêve conjoncturelle

Ce sont les situations économique, commerciale et électorale américaines qui ont donc commandé cette trêve que l’on peut qualifier de conjoncturelle.

On le sait, avec la fermeture presque totale de l’économie nord-américaine en avril et mai derniers, la production d’aluminium a été limitée à sa plus simple expression, alors que les grandes alumineries se sont limitées à la production d’aluminium primaire.

Toute la production d’aluminium spécialisé, notamment dévolue à la fabrication de pièces et d’équipements pour l’industrie automobile, a été suspendue parce que les grandes chaînes de montage étaient en arrêt forcé.

Les alumineries canadiennes ont donc exporté aux États-Unis davantage d’aluminium primaire à un prix mondial déprimé, ce qui a amené les petits producteurs américains inefficaces, notamment Century Aluminum, à porter plainte auprès des autorités américaines.

La trêve convenue par le département du Commerce des États-Unis précise d’ailleurs que le niveau des exportations canadiennes devra revenir et se maintenir à des seuils contrôlés, sinon elles seront de nouveau frappées par des droits punitifs.

Mme Freeland a répliqué mardi que si de nouveaux droits de douane sont imposés aux exportations d’aluminium canadien, alors le Canada ressortira son arsenal de contre-tarifs sur les produits transformés américains et les appliquera à son tour.

Bref, c’est une belle victoire conjoncturelle pour le Canada et elle durera au moins le temps que l’échéancier électoral américain produise ses résultats, le 3 novembre prochain. D’ici là, et bien après, ce serait bien aussi que l’on arrive à conclure des trêves durables et profitables tant dans le dossier de l’aluminium que dans celui, immémorial, du bois d’œuvre.