Et alors, « qu’ossa donne », aurait pu dire l’humoriste Yvon Deschamps ?

Francis Vailles
Francis Vailles La Presse

Je parle de l’appétit grandissant du monde de la finance pour les projets verts. À première vue, on serait porté à dire bravo, enfin, les financiers virent au vert. Quand c’est l’argent plutôt que les manifestants qui lèvent la main, on s’approche des vrais changements.

Mais au bout du compte, cet engouement clair aide-t-il les projets qui contribuent à réduire les GES à se financer à meilleur coût ? Les financiers qui injectent de l’argent dans l’environnement considèrent-ils que ces projets sont moins risqués que d’autres pour leur portefeuille, dans le contexte des normes de plus en plus sévères et coûteuses pour les projets polluants ?

Et conséquemment, ces financiers sont-ils prêts à accepter un rendement légèrement moindre pour ces projets responsables, aidant ainsi les promoteurs verts à payer moins cher leurs emprunts, à rentabiliser leurs projets et à les multiplier ?

Pour l’instant, les marchés n’ont pas de réponses claires à ces questions. Les obligations vertes, par exemple, ne se vendent pas plus cher que les autres, malgré la forte demande. Peut-être faut-il être patient, puisqu’à la lumière de tout récents développements en Allemagne, on devrait avoir des réponses bientôt.

Six fois plus de demande que d’offre

D’abord, parlons de l’engouement. L’an dernier, il y avait 2,8 fois plus de demande que d’offre pour les obligations vertes émises par les promoteurs et gouvernements pour se financer, selon un rapport de la Climate Bonds Initiative. C’est davantage que pour les obligations traditionnelles, où la demande était environ deux fois plus grande que l’offre, ce qui dénote un marché sain.

Cet appétit pour les obligations vertes a été particulièrement manifeste au Québec, selon un récent bulletin du ministère des Finances du Québec.

Depuis trois ans, peut-on y lire, le gouvernement du Québec a fait cinq émissions d’obligations vertes pour financer des projets réducteurs de GES. En 2017, lors de la première émission de 500 millions de dollars, il y avait de la demande pour l’équivalent de 1,1 milliard, deux fois l’émission offerte.

Trois ans et quatre émissions plus tard, la demande est presque six fois plus grande (2,75 milliards) que l’offre de 500 millions !

En comparaison, les obligations traditionnelles du gouvernement émises en dollars américains n’ont reçu que 1,5 fois plus de demande que d’offre de la part des investisseurs depuis le début de l’année, avant comme après la COVID-19. Bref, nettement, le vert a davantage la cote.

Pour être certifiées vertes, les obligations doivent servir à financer des projets qui sont passés au crible par un organisme de certification de la « verdure » des projets, en l’occurrence l’organisme CICERO pour le gouvernement du Québec (Center for International Climate Research).

Parmi les projets, mentionnons le Réseau express métropolitain (REM), les nouvelles voitures de métro AZUR ou les autobus hybrides de la Société de transport de Montréal (STM). Le gouvernement du Québec a vendu 2,8 milliards d’obligations vertes depuis trois ans, qui offrent des rendements à l’émission de 1,85 % à 2,6 %.

Malgré la forte demande, Québec n’offre pas des rendements plus bas pour les obligations vertes. Et c’est également ce qu’on a pu constater en 2019 dans le marché en général, qui compte environ 130 milliards US d’obligations vertes.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Pour être certifiées vertes, les obligations doivent servir à financer des projets qui sont passés au crible par un organisme de certification de la « verdure » des projets, en l’occurrence l’organisme CICERO pour le gouvernement du Québec, tel que les nouvelles voitures de métro AZUR.

La firme AlphaFixe Capital, qui gère notamment un fonds d’obligations vertes de 325 millions de dollars pour ses clients, témoigne de la forte demande des investisseurs. « Il n’y a pas d’écart significatif de rendement avec les traditionnelles », constate Simon Senécal, gestionnaire de la firme de Montréal dont le portefeuille global s’élève à 6,3 milliards.

Certains producteurs d’énergie, dit-il cependant, pourraient bénéficier de coûts globaux de financement plus intéressants s’ils réduisent leur risque en produisant davantage d’énergie renouvelable, financé par exemple avec des obligations vertes.

Pour un gouvernement, le taux offert sur une obligation verte ou traditionnelle est le même, puisque ce taux est avant tout en fonction du risque de crédit, soit la capacité de remboursement du gouvernement.

Les obligations jumelles allemandes

Cette inertie pourrait bientôt changer. Ce lundi 24 août 2020, le gouvernement allemand a voulu trancher ce débat en créant des obligations jumelles, émises avec les mêmes termes (même jour, même échéance, même valeur), sauf pour un aspect : la première finance des projets uniquement verts, l’autre pas. Toutes les obligations vertes seront désormais émises en même temps que leur jumelle.

De cette façon, le gouvernement allemand pourra établir un taux d’intérêt de référence pour les obligations vertes en euros, créant ainsi une valeur ajoutée pour la finance durable, est-il expliqué dans le communiqué de l’annonce.

Le gouvernement allemand fera une émission jumelle chaque année, espérant créer un effet d’entraînement et un cadre pour la finance durable. « Notre approche d’obligations jumelles est destinée à attirer de nouveaux investisseurs et émetteurs vers le marché des obligations vertes et ainsi agir comme catalyseur, canalisant davantage d’investissements vers l’économie verte », a expliqué dans un communiqué Jörg Kukies, le secrétaire d’État au ministère fédéral allemand des Finances.

On saura donc avant longtemps « qu’ossa donne ». Faites que ce soit le plus tôt possible, la planète en a vivement besoin.