La pandémie a des conséquences jusque dans votre panier d’épicerie. De l’arrêt des activités de restauration à l’éclosion de coronavirus dans les usines de transformation en passant par la fermeture des frontières et la pénurie de main-d’œuvre étrangère, la COVID-19 a perturbé la chaîne d’approvisionnement alimentaire et pèsera sur le portefeuille des consommateurs, conclut un récent rapport de la Banque Nationale. Explications.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Transition de la chaîne alimentaire du restaurant à l’épicerie

Avec la fermeture des restaurants et des cafétérias ainsi qu’avec l’augmentation du nombre d’entreprises en télétravail, les habitudes alimentaires ont changé. Au début de la pandémie, les producteurs d’œufs du Québec avaient noté une augmentation de 50 % des ventes de leurs produits en épicerie. Or, les réfrigérateurs des supermarchés avaient été dévalisés. Il n’y avait pas de pénurie d’œufs, mais c’est que les produits destinés normalement aux restaurants n’étaient pas dans le même type d’emballage. Les chaînes de production ont dû s’ajuster avant de réacheminer ces œufs vers les supermarchés.

« Ce qu’il faut savoir sur les chaînes d’approvisionnement, c’est que plus on devient spécialisé, plus on peut faire des économies d’échelle, explique Angelo Katsoras, analyste géopolitique à la Banque Nationale et auteur du rapport intitulé Des fissures apparaissent dans la chaîne d’approvisionnement alimentaire mondiale, en entrevue avec La Presse. Mais le problème quand on est hyper spécialisé, c’est que quand [un évènement comme la pandémie] arrive, c’est très difficile de changer la chaîne de production. Est-ce que les producteurs en général seront obligés d’avoir une chaîne logistique plus souple ? S’ils font ça pour être capables de servir les deux types de clients [supermarchés et restaurants], ça va coûter plus cher. Ça peut faire augmenter le coût des aliments. »

Vulnérabilité de la main-d’œuvre en usine

Au Canada, 85 % de la viande de bœuf est transformée dans trois usines appartenant à JBS et à Cargill, rappelle-t-on dans le rapport. « Alors qu’un accroissement de la concentration a permis aux sociétés de baisser les prix des aliments et de réaliser d’immenses économies d’échelle avec des usines moins nombreuses et plus grandes, les évènements récents ont prouvé qu’une éclosion de COVID-19 dans quelques établissements suffit à perturber gravement la production nationale, peut-on lire. Ces installations sont particulièrement vulnérables à la propagation de la COVID-19 parce que les travailleurs tendent à être postés côte à côte, le long de bandes transporteuses. »

Rappelons qu’en avril, La Presse a rapporté que la fermeture temporaire de l’usine de transformation Cargill en Alberta et le ralentissement des activités de celle de JBS dans la même province – en raison d’une éclosion de COVID-19 chez les travailleurs – avaient eu des impacts directs sur les approvisionnements en bœuf d’un bon nombre de boucheries au Québec, où bavettes et autres rôtis commençaient à se faire plus rares et parfois plus chers.

Quelle serait la solution pour éviter que pareille situation se produise ? « Plus d’usines, moins de travailleurs, plus de protections et des salaires plus élevés », énumère Angelo Katsoras. Ces nouvelles façons de faire ont toutefois un coût, souligne-t-il.

Fermeture des frontières

La fermeture des frontières et les lenteurs bureaucratiques pour l’obtention de visas ont eu des impacts sur le nombre de travailleurs étrangers débarquant au pays pour venir travailler aux champs. Dans la province, les besoins étaient tels que le premier ministre François Legault a lancé un appel à l’aide aux Québécois pour aller donner un coup de main sur les fermes.

« Au Canada, le secteur agricole emploie environ 60 000 travailleurs étrangers temporaires chaque année. La Fédération canadienne de l’agriculture a estimé au début de juin que 16 000 postes restent vacants », indique le document.

On rappelle par ailleurs que la main-d’œuvre qui vient d’ailleurs s’expose à des risques de contamination. « Rien qu’en Ontario, à la mi-juin, le test de dépistage de la COVID-19 de plus de 600 travailleurs agricoles étrangers avait été positif. » « Pour éviter les éclosions futures, les fermes consacreront davantage d’argent pour mettre à la disposition de ces travailleurs un hébergement moins bondé », soutient l’auteur.

Protectionnisme

« Comme cela s’est produit pour les fournitures médicales, si des pénuries persistantes d’approvisionnements alimentaires émergent, les pays donneront la priorité à leur marché intérieur avant d’exporter et augmenteront les efforts pour devenir plus autosuffisants », indique le rapport.

M. Katsoras ajoute que les pays s’occuperont d’abord de leur population. Il cite notamment les pressions faites par deux sénateurs démocrates aux États-Unis sur l’industrie de la viande. Ces politiciens se demandent pourquoi leur pays exporte autant de viande en Chine alors qu’il en manque en terre américaine. « Le département de l’Agriculture a déclaré que le pays a exporté 112 327 tonnes de porc en Chine en avril, soit une augmentation de 257 % par rapport à l’année précédente. »

Ainsi, sur le marché, des produits importés pourraient se faire plus rares et, par conséquent, plus chers.