(Ottawa) L’ancien premier ministre du Québec Jean Charest croit que « ce n’est pas tout le monde qui est égal devant la crise » causée par la pandémie de COVID-19 et qu’Ottawa devrait miser ses efforts sur des industries qui permettront à l’économie de rebondir — comme les secteurs du transport aérien et de l’aérospatiale.

Catherine Lévesque
La Presse canadienne

Aux côtés de John McKenna, président et chef de la direction de l’Association du transport aérien du Canada, M. Charest — qui est représentant pour l’Association des industries aérospatiales du Canada depuis près de deux ans — a livré une charge à fond de train contre le gouvernement fédéral qui se traîne les pieds, comparativement à d’autres pays, pour soutenir ces industries.

« Le secteur aérien et le secteur de l’aéronautique sont des secteurs dont l’impact est plus profond, plus important que la moyenne des secteurs et le gouvernement le reconnaît, et c’est pour ça qu’ailleurs dans le monde, ils ont agi sur ces secteurs-là pour les stimuler et les mettre à contribution pour repartir l’économie », a fait valoir M. Charest par visioconférence, jeudi matin.

« Ce n’est pas comme si le Canada était en position de leadership, au contraire ! On se démarque, au Canada, par le fait qu’on n’a pas livré de programmes », a-t-il poursuivi.

Cette sortie de M. Charest survient au lendemain de la présentation du « portrait » économique du gouvernement fédéral qui fait état d’un déficit record de 343,2 milliards à prévoir pour la prochaine année financière et d’une dette qui dépassera les 1000 milliards. Ces chiffres seront vraisemblablement appelés à augmenter, le gouvernement fédéral n’ayant pas fermé la porte à injecter plus d’argent pour permettre à l’économie canadienne de rebondir.

M. McKenna déplore le fait qu’aucune stratégie nationale spécifique n’ait été développée pour le secteur aérien, qu’il représente. Il dit que son organisation a tenté de contacter le gouvernement fédéral à plusieurs reprises depuis la mi-mars, mais s’est butée à un silence radio.

Le gouvernement fédéral n’a offert aucune aide sectorielle jusqu’à maintenant, mais plutôt des programmes d’urgence comme la subvention salariale pour entreprises ou encore un crédit d’urgence pour les grands employeurs — qui sont utilisés par plusieurs secteurs dont celui du transport aérien.

Il a aussi lancé le Conseil sur la stratégie industrielle, présidé par l’ancienne présidente du Mouvement Desjardins Monique Leroux, qui réunit des partenaires du milieu des affaires pour faire le point sur l’impact de la COVID-19 sur différentes industries comme le transport.

« Le Conseil nous aidera à faire le point sur les problématiques spécifiques que la COVID-19 suscite sur l’ensemble du secteur », a déclaré John Power, porte-parole du ministre de l’Industrie, Navdeep Bains. « Nous avons toujours défendu les travailleurs de l’aviation et de l’industrie aérospatiale au Canada et nous allons continuer à le faire », a-t-il ajouté.

Selon M. McKenna, les programmes déjà annoncés « veulent plaire à tout le monde et, finalement, ne plaisent à personne ». M. Charest, de son côté, dit que ces programmes ne sont plus adaptés en période de reprise économique et critique le fait que le Conseil sur la stratégie industrielle n’a aucun représentant spécifique de l’aérospatiale.

« Les programmes que le gouvernement fédéral a livrés, à l’heure actuelle, sont dans ce qu’on pourrait décrire une première phase de survie de l’industrie. […] Alors ce sont des programmes qui sont de nature générale, qui ne sont pas spécifiques, et qui viennent en aide au secteur qui s’en est prévalu dans la mesure qui est possible, quoique c’est très mal adapté dans certains cas », a expliqué l’ancien politicien.

« Mais la phase dont on parle, nous, et là où sont rendus les autres pays, (c’est) la phase deux, qui est la phase où on stimule l’activité économique en ciblant les secteurs clés. L’aéronautique, c’est un secteur clé pour le Canada. C’est le manufacturier avancé, c’est le secteur manufacturier probablement aussi important que l’automobile, si ce n’est pas plus important à certains égards », a-t-il ajouté.

MM. Charest et McKenna n’ont pas été en mesure de chiffrer l’aide dont auraient besoin les secteurs qu’ils représentent, mais ils ont insisté sur le besoin de liquidités — que ce soit par des prêts remboursables, des formules de recherche et de développement ou encore des contrats en défense nationale. Quoi qu’il en soit, ils disent que le retour sur l’investissement serait beaucoup plus important que les sommes dépensées à terme.

M. Charest prévient que, si rien n’est fait, le Canada ne pourra pas retenir quelque 215 000 emplois bien rémunérés dans l’industrie aérospatiale, surtout au Québec, et des entreprises seront tentées d’aller voir ailleurs, là où il y aurait plus d’aide de la part du gouvernement.

Même son de cloche de la part de David Chartrand, coordonnateur québécois du Syndicat des machinistes, et Mehran Ebrahimi, professeur titulaire à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, qui croient que le Canada assistera à un exode de l’expertise dans ce secteur une fois que l’économie reprendra du galon.

« Quand ça va reprendre, c’est ailleurs que les emplois vont se créer. En plus de perdre un pilier de notre économie, nous allons voir partir un de nos plus puissants outils de création de richesse et de nouvelles technologies », a déploré M. Chartrand, jeudi après-midi.

« Le Canada a la meilleure politique possible pour détruire son industrie aérospatiale. Je ne peux pas qualifier autrement la stratégie qu’a actuellement du gouvernement fédéral », a pour sa part ajouté M. Ebrahimi, spécialiste en aviation et en aéronautique.