Le processus de traitement des plaintes et le travail des ressources humaines chez Ubisoft Montréal sont critiqués par de nombreux ex-employés, anciens et récents, a constaté La Presse.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Un problème aux ressources humaines

Les allégations de harcèlement sexuel, psychologique et d’abus de pouvoir se multiplient, depuis les révélations d’employés d’Ubisoft sur les réseaux sociaux, la semaine dernière. Depuis le 26 juin, La Presse a recueilli 17 témoignages d’anciens cadres et employés, dont au moins la moitié font état d’une insatisfaction face au service des ressources humaines de l’entreprise.

Certains déplorent le manque de suivi des plaintes et ont le sentiment de ne pas avoir été bien appuyés lors de la dénonciation d’une situation problématique au service des ressources humaines. Et l’impression que celles-ci protègent d’abord ceux qui ont le pouvoir.

Ubisoft a annoncé jeudi la tenue d’une enquête externe sur les multiples allégations diffusées ces derniers jours. À Montréal, ce processus, ouvert tant aux employés qu’aux ex-employés, sera géré par la firme Relais Expert Conseil.

Dans une lettre aux employés, Yves Guillemot, PDG et cofondateur d’Ubisoft, a aussi fait part de son intention de transformer « les processus RH de l’entreprise et de responsabiliser davantage tous nos managers sur ces sujets ». Il a nommé une nouvelle Head of Workplace Culture (en anglais dans le texte), lancé des groupes d’écoute dans tous les lieux de travail de l’entreprise et promis la révision complète des procédures et des politiques.

Un pouvoir « limité »

Chez Ubisoft, « personne n’est là pour agir de façon impartiale en cas d’abus de tout genre », estime un artiste auparavant chez Ubisoft. « Certains diront que c’est le travail des ressources humaines, mais leur pouvoir est limité face à une entreprise, un producteur ou un directeur artistique visionnaire en quête de gloire. » Comme de nombreuses sources de ce reportage, cet artiste, qui estime avoir été injustement poussé vers la sortie par ses patrons en 2016, témoigne confidentiellement pour ne pas nuire à ses relations au sein d’une industrie dans laquelle il évolue toujours.

Plus généralement, la joueuse professionnelle Stéphanie Harvey, game designer chez Ubisoft de 2009 à 2017, parle d’une absence de confiance envers les RH. « Ce qui a manqué à Ubisoft, c’est de nous faire sentir en sécurité dans l’entreprise de dénoncer ce genre de choses là et d’avoir un système qui fait en sorte qu’on a pleinement confiance dans les RH, juge-t-elle. C’est quelque chose qui a manqué quand je travaillais là. »

C’est connu que les ressources humaines chez Ubisoft ne font pas grand-chose.

Directrice de marque qui a travaillé pour le studio de 2017 à 2019

Au milieu des années 2000, « une directrice des ressources humaines a demandé de me rencontrer dans son bureau et m’a présenté un document à signer », raconte une autre ancienne employée d’Ubisoft, dont une plainte pour harcèlement avait pourtant été bien gérée par le directeur précédent. « Elle m’a dit que si je ne signais pas, l’entreprise ferait tout en son pouvoir pour se débarrasser de moi et qu’il valait mieux que j’accepte l’argent et que je parte en silence le jour même. »

Une ex-conseillère aux ressources humaines d’Ubisoft au début des années 2010, qui a signé une entente de confidentialité avec le studio, estime n’avoir jamais eu les coudées franches. « La hiérarchie était importante, soutient-elle. Le temps que j’y étais, les plaintes n’ont pas dépassé mon supérieur. C’est vraiment particulier chez Ubisoft : j’ai mis des gens compétents à la porte sans préavis, je ne compte plus le nombre de packages que j’ai donnés. Je conseille aux personnes qui aiment le droit du travail de postuler ailleurs !  »

Autre son de cloche

Une ancienne directrice des ressources humaines chez Ubisoft de 2008 à 2014 a toutefois un autre son de cloche. Elle se dit surprise de lire tous ces témoignages publics depuis quelques jours. « Je n’ai aucun souvenir de cas relatifs au harcèlement ou à l’abus de pouvoir, affirme-t-elle. On gérait des cas tels que la gestion de problèmes de rendement ou de salaire. »

Dans une enquête parue jeudi sur les abus de pouvoir et le harcèlement sexuel de la part de dirigeants d’Ubisoft en France, le quotidien Libération traite aussi de victimes qui « se heurtent systématiquement au mur des RH ».

Cédric Orvoine, vice-président, talents et culture, d’Ubisoft à Montréal, n’a pas répondu aux questions de La Presse, jeudi, au sujet de ces allégations et de la façon de traiter les plaintes des salariés. « Nous accorderons une entrevue à La Presse, mais pour l’instant nous ne pouvons pas interférer avec les enquêtes en cours », a répondu par courriel Antoine Leduc-Labelle, conseiller en relations médias et communications numériques du studio.

Ubisoft Montréal a une politique de prévention du harcèlement en milieu de travail depuis une quinzaine d’années, qu’elle dit réviser régulièrement. Cette politique de « tolérance zéro » prévoit notamment que les gestionnaires doivent montrer l’exemple, traiter les plaintes sérieusement et instaurer un climat qui encourage les employés à discuter de cas problématiques. Les employés sont invités à « dénoncer tout geste ou toute parole répréhensible afin de prévenir le harcèlement ».

Le rôle des RH

Si le rôle des RH est lié à la philosophie de la haute direction, la posture d’un professionnel en ressources humaines est neutre, selon l’Ordre des conseillers en ressources humaines agréés. « Il faut s’assurer qu’on règle la situation », dit sa directrice générale, Manon Poirier.

Le service des ressources humaines d’une organisation a un devoir de loyauté envers son entreprise. « Cela dit, les ressources humaines sont là pour préserver les actifs humains, s’assurer qu’on les fait grandir. Ce n’est pas l’un ou l’autre. »

« Et les ressources humaines sont le gardien de la politique de prévention du harcèlement psychologique et sexuel et de traitement des plaintes », dit André Sasseville, associé et avocat en droit du travail et de l’emploi de Langlois avocats.

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« Tu restes tough ou tu t’en vas »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Stéphanie Harvey, championne mondiale du jeu vidéo, a travaillé chez Ubisoft de 2009 à 2017.

Stéphanie Harvey se souvient encore de sa deuxième journée de travail chez Ubisoft lorsqu’elle a tenté de donner son opinion sur un jeu. « Un des gars m’a dit : “Ton opinion importe peu, parce que tu vas probablement rester dans les jeux casual toute ta carrière”, relate-t-elle au cours d’un long entretien avec La Presse. Tu comprends rapidement qu’il faut que tu restes tough ou tu t’en vas. »

La joueuse professionnelle Stéphanie Harvey, connue sous le nom de Missharvey, a suivi de près toutes révélations dans les médias depuis deux semaines. Elle confie être bouleversée, mais pas surprise. La championne mondiale du jeu vidéo, qui a travaillé chez Ubisoft de 2009 à 2017, affirme que le sexisme et la misogynie font partie de l’industrie.

« Il fallait que je ne montre aucune faiblesse, car en étant une femme chez Ubisoft, j’avais l’impression que ça aurait pu me nuire. » Avec une forte personnalité, un excellent sens de la répartie, un franc-parler, elle a réussi à faire son chemin dans l’industrie du jeu vidéo et affirme avoir réussi à s’épanouir chez Ubisoft avec une équipe qu’elle adorait. Or, elle ne compte plus les blagues sexistes et les comportements déplacés à son égard, chez Ubisoft – mais aussi dans d’autres entreprises et dans la vie en général.

Des regrets

Plongée dans une douloureuse introspection depuis deux semaines, elle regrette aujourd’hui de n’avoir pas dénoncé certaines situations qu’elle croyait à l’époque sans gravité.

Comme cette fois où elle devait déplacer son bureau pour rejoindre une nouvelle équipe. Un employé l’a invitée à prendre le monte-charge plutôt que l’ascenseur ordinaire. « Il a arrêté le monte-charge entre deux étages en disant : “C’est la meilleure place pour coucher avec quelqu’un ici, parce qu’il n’y a pas de caméra et si quelqu’un touche au monte-charge, tu as le temps de te rhabiller.” Je l’ai regardé et je lui ai dit : “Tu repars le monte-charge immédiatement !” »

En ne le dénonçant pas, en ne disant rien, possiblement qu’il l’a fait avec d’autres après. Pour moi, c’était une simple anecdote, mais maintenant avec le mouvement, je me dis : est-ce que j’aurais dû le dire ?

Stéphanie Harvey

Stéphanie Harvey, qui est dans l’industrie depuis 17 ans, se désole que la situation ne se soit pas améliorée malgré les vagues de dénonciations des dernières années. Ce qui manquait chez Ubisoft, selon elle, c’était de faire sentir aux employés qu’ils pouvaient dénoncer les comportements déplacés en toute sécurité. Pour y arriver, elle croit qu’il faut une approche globale.

« Ça passe par une réforme des RH et des formations sur le harcèlement. J’ai passé huit ans là et je n’ai eu aucune formation sur ce sujet. Avoir un endroit sécuritaire au travail, ça semble évident, mais si une femme a un problème, à qui doit-elle en parler ? Est-ce qu’on protège son emploi ?

« J’espère que ça va réveiller d’autres entreprises. »

Peu de place pour  les femmes

Depuis nos articles traitant d’une première série de témoignages montrant du doigt le harcèlement sexuel et le sexisme, de nombreux autres anciens dirigeants ou employés de l’entreprise française très présente au Québec Ubisoft se sont manifestés pour partager certains pans de la vie dans le studio.

C’est le cas entre autres d’un haut dirigeant, qui a quitté l’entreprise il y a quelques années et qui a témoigné de façon confidentielle, pour ne pas nuire à son occupation actuelle.

« J’ai vu la haute direction bloquer des femmes juste parce que c’étaient des femmes, pas parce qu’elles n’étaient pas compétentes – elles pouvaient parfois même l’être plus », note celui qui parle aussi d’un « préjugé favorable envers les hommes » et d’un comportement « structuré, systématique » à l’égard des femmes.

« Les femmes sont comme un peu secondaires dans l’industrie du jeu, observe-t-il. Si elles se rendent au middle management, c’est beau. »

« Un sexisme ordinaire est là dans l’industrie depuis toujours », croit une femme qui a quitté l’entreprise il y a moins d’un an et qui ne voulait pas être nommée parce qu’elle avait signé une entente de confidentialité au moment de son départ.

Des commentaires du genre : “Retourne chez vous faire des enfants”, toutes les femmes en ont eu.

Ex-employée d’Ubisoft

Une autre femme, qui a occupé un poste de cadre jusqu’à ce qu’elle eût dû le quitter il y a quelques mois après avoir subi ce qu’elle décrit comme de l’abus de pouvoir, de la discrimination et de l’intimidation, affirme que « c’est connu que les ressources humaines chez Ubisoft ne font pas grand-chose ».

Elle n’a pas voulu que son nom soit publié par crainte de conséquences sur son emploi actuel.

« C’est quoi, cette présentation de marde là ? », pouvait par exemple lui lancer son patron, pendant une réunion. « Tu ne sais pas travailler. »

Pire, c’est parce qu’elle s’est plainte qu’on l’avait placée sur la voie de sortie, croit-elle. « Si je n’étais pas allée me plaindre, si j’avais enduré que mon patron me traite comme une crotte, il ne serait rien arrivé. »

« Quand tu es une femme dans une entreprise comme celle-là, ajoute-t-elle, tu as l’impression que tu dois briller pas seulement par ton intelligence, mais aussi par tes attributs. Généralement, une femme qui paraît bien va avoir plus d’occasions de “charmer” son cheminement. »

L’inexpérience en cause

L’inexpérience de nombreux gestionnaires est également montrée du doigt par quelques anciens employés.

« La majorité des gestionnaires n’ont aucune formation, ils sont simplement “dompés” là, et il n’y a pas vraiment de suivi à savoir si ça se passe bien », déplore un homme qui a récemment effectué un stage au siège social parisien.

L’ancien haut dirigeant se souvient avoir fait face au même problème à Montréal, au début des années 2000.

« Je voyais sur les productions des jeunes de 22, 23 ans qui s’improvisaient gestionnaires, qui traitaient mal leurs employés », se souvient-il.

Une alliance avec HEC Montréal a été mise sur pied pour assurer un minimum de formation aux gestionnaires. Les résultats ont été mitigés, selon lui.

« Quand je leur parlais, je voyais qu’ils comprenaient davantage le langage. Mais ça demeure un studio de production, une usine à saucisses où il faut livrer les jeux à temps. Souvent, ils n’y arrivent pas, et là, ça devient une shop, un sweatshop. »