Avec le report du Grand Prix du Canada et l’annulation des festivals, l’absence des visiteurs internationaux et l’ouverture incertaine d’attractions importantes comme La Ronde, les rues de la métropole — considérée comme l’épicentre de la pandémie — seront tranquilles pendant la saison chaude, prédisent les spécialistes et les acteurs de l’industrie hôtelière.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

En entrevue avec La Presse, la ministre du Tourisme, Caroline Proulx, a admis que « clairement, l’été qu’on va avoir à Montréal ne sera pas celui qu’on a connu par les années passées ». Si Mme Proulx insiste tout de même pour dire qu’il y a mille et une façons de découvrir la métropole autrement, Paul Arseneault, titulaire de la Chaire de tourisme Transat de l’Université du Québec à Montréal, n’est pas du même avis.

« Montréal n’est d’aucun intérêt cet été, lance-t-il sans détour. Il n’y a pas d’évènement, ajoute-t-il. C’est l’ADN de Montréal. Quel est l’intérêt de venir au centre-ville de Montréal ? », se demande-t-il.

Le faible taux de réservation dans les hôtels pour les mois de juillet et d’août semble lui donner raison. Sans faire de prévisions officielles, l’Association des hôtels du Grand Montréal (AHGM) s’attend, pour les mois de juillet et d’août, à des taux d’occupation variant entre 10 % et 15 %. Par comparaison, l’an dernier, pour les mêmes périodes, on avait atteint des taux de 83,5 % et de 87,8 %.

« Montréal a perdu certains de ses atouts, souligne Ève Paré, présidente-directrice générale de l’AHGM, qui compte une centaine de membres. Ça va être difficile. Il y a quand même une image négative qui plane au-dessus de Montréal. Il n’y a pas vraiment de perspective encourageante. »

Elle rappelle que, normalement, près de 80 % des visiteurs proviennent de l’extérieur de la province. « Ça nous fait une pente qui est drôlement abrupte. »

« Le marché québécois a ses limites, souligne pour sa part Dany Thibault, président de l’Association hôtellerie Québec (AHQ). Il y a 8 millions d’habitants et ils ne voyageront pas tous », ajoute celui qui œuvre également au sein d’Urgo Hôtels, groupe gérant notamment Le Renaissance et Le Courtyard et Residence Inn Aéroport de Montréal.

Actuellement, ça ne bouge pas beaucoup [en ville]. Les grands centres n’ont pas la cote. On a tellement dit aux gens d’aller faire du camping, de louer un chalet.

Dany Thibault, président de l’Association hôtellerie Québec (AHQ)

Yves Lalumière, président-directeur général de Tourisme Montréal, ne cesse de réitérer des invitations aux gens des régions pour qu’ils viennent visiter la métropole. « C’est sûr que ça m’intéresse d’avoir les gens des régions, souligne-t-il. On a toujours été extrêmement accueillants. »

S’il admet comprendre que certains Québécois aient une « petite crainte » de mettre les pieds dans la métropole — dépeinte comme l’épicentre de la pandémie —, il tente de se faire rassurant. « Plus tu es frappé, plus tu es équipé pour faire face à la musique. »

« C’est une excellente occasion de venir à Montréal », affirme-t-il en faisant l’éloge de la réduction de la circulation et du nombre moins important de travaux.

La ministre Proulx soutient également que la ville demeure toujours attrayante. « C’est sûr qu’il n’y aura pas de festival, pas d’évènement, mais il y a tellement d’autres façons de découvrir la métropole ne serait-ce qu’avec les restaurants, les musées, l’architecture, il y a le shopping à Montréal, il y a l’expérience piétonne… »

Rappelons toutefois que, en plus de l’annulation des festivals, La Ronde — qui attend les directives de la Santé publique — est actuellement fermée. Sautes Mouton, entreprise qui permet de faire la descente des rapides du canal de Lachine, ne sait toujours pas si elle va ouvrir.

Mme Proulx a tenu à rappeler que d’autres annonces concernant le déconfinement devraient bientôt être faites, ce qui permettra d’augmenter le nombre d’activités accessibles. « À terme, je peux croire qu’au mois d’août, il y aura un achalandage plus grand dans les hôtels de Montréal. »

En région

L’été se passera-t-il en région cette année ? « Dans les régions du Québec, à mon avis, ça va bien aller cet été », croit Paul Arseneault.

Interrogée par La Presse la semaine dernière à la suite des annonces du gouvernement visant à soutenir l’industrie hôtelière, Christiane Germain, coprésidente des Hôtels Germain, disait également s’attendre « à un été difficile à Montréal ».

« À Charlevoix, a-t-elle ajouté, on s’attend à ce que ce soit pas pire. »

Ailleurs au Québec, du côté de Tourisme Gaspésie, la porte-parole, Christine St-Pierre, souligne « que le téléphone sonne plus que ce printemps ».

« Les réservations commencent à rentrer, dit-elle en faisant référence aux hôtels. On commence à voir des motorisés sur la route. »

Le Groupe Riotel, qui possède trois établissements en Gaspésie, voit également son carnet de réservations se remplir. Mais l’été gaspésien sera tout de même différent. « Nos taux d’occupation de juin à septembre sont [habituellement] de 90 %, indique Nathalie Blouin, vice-présidente, ventes et marketing. Nous avons projeté autour de 55-60 % cette année. »

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, où 85 % des visiteurs proviennent généralement du Québec, on a bien du mal à élaborer un scénario de l’été à venir. Éric Larouche, propriétaire de l’Auberge des Îles à Saint-Gédéon et de l’Hôtel Chicoutimi, précise que « les bords de l’eau sont très recherchés ». Son établissement à Saint-Gédéon est presque complet pour les mois de juillet et d’août. Du côté de Chicoutimi, « c’est un autre défi ».

Quelques chiffres

50 % des Québécois prendront des vacances cet été, contre 74 % l’an dernier
46 % des vacanciers voyageront au Québec, contre 44 % en 2019
31 % prendront leurs vacances à la maison, contre 15 % en 2019
Source : Sondage CAA-Québec publié cette semaine

Taux d’occupation

À Montréal
Juillet 2019 : 83,5 % Août 2019 : 87,8 % Prédictions été 2020 : entre 10 et 15 %

À Québec
Les derniers étés : 88 % à 92 % Prédictions été 2020 : entre 15 % et 20 %

Sources : AHGM et Association hôtelière de la région de Québec

Les négociations « dans un cul-de-sac », déplore la CSN

Les conventions collectives de 25 hôtels à Montréal et à Québec viendront à échéance dans les prochaines semaines. Mais personne n’est assis à la table des négociations. « On est dans un cul-de-sac », résume Michel Valiquette, trésorier et responsable du secteur touristique à la Fédération du commerce (FC – CSN), qui représente 3000 travailleurs dans les établissements concernés. Le syndicat procède normalement à des « négociations coordonnées », c’est-à-dire au même moment. Cette année, il a demandé aux employeurs de prolonger les conventions collectives d’un an et de maintenir le statu quo dans l’intervalle vu la situation particulière dans laquelle l’industrie est plongée. La partie patronale n’aurait pas accepté. Selon M. Valiquette, certains ont proposé un statu quo de deux ans, d’autres « ont poussé l’audace jusqu’à vouloir couper dans les conditions de travail » tandis qu’un certain nombre n’a pas répondu. En conséquence, une fois les dates d’échéance passées, les conventions continueront de s’appliquer. Mais « les gens auraient aimé avoir la tête tranquille », dit le syndicaliste. À l’Association des hôtels du Grand Montréal, la PDG Ève Paré n’était pas en mesure de commenter la situation puisque « chaque hôtel prend ses décisions ». — Marie-Eve Fournier, La Presse