En 20 ans de pratique, Karine Joizil a vu le monde juridique québécois se diversifier. Et pour que cela se poursuive, elle souhaite voir naître une division québécoise de l’Association des avocats noirs du Canada.

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

Karine Joizil plaide depuis deux décennies et le plaisir qu’elle a à le faire ne s’est pas tari au fil des ans et des causes. Alors que le déconfinement progresse, l’associée de la firme McCarthy Tétrault pourrait bientôt – et avec bonheur – revenir à une pratique en chair et en os ! « Je suis bien au palais de justice, confie-t-elle. Je m’ennuie du palais, d’ailleurs. À distance, il y a toute une dynamique qu’on ne retrouve pas. Ce qui fait le charme du prétoire, on ne le vit pas, et ça pose des défis. »

Un peu à l’image de Perry Mason, héros d’une série qu’elle dévorait petite. « Je suis une plaideuse ! lance-t-elle. La joute oratoire et stratégique me plaît énormément. Dès ma troisième année du primaire, je voulais être une avocate plaideuse ! Ma vie ne ressemble pas à ce que j’ai vu à la télé, mais je n’ai pas été déçue par la pratique du droit. »

En attendant la réouverture normale des palais de justice, celle qui est née à Montréal de parents haïtiens ayant immigré en 1972 « plaide » en entrevue pour la création d’une division québécoise de l’Association des avocats noirs du Canada. Parce que les réseaux entraînent la multiplication des liens, des opportunités et des échanges pertinents. « Au Canada, c’est très fort, explique-t-elle. On est quelques-uns à vouloir mettre sur pied une section au Québec. J’aimerais m’impliquer avec l’avocat de la firme Langlois, Mike Siméon. On avait commencé à y travailler avant la pandémie. »

L’avocate spécialisée en litige civil (notamment responsabilité médicale) et commercial imagine un lieu de partage de connaissances, de réflexion pour certains enjeux propres à la diversité, d’un angle juridique, un lieu pour faciliter le référencement. En fait, elle accueille toute forme de réseau pour la communauté noire. « J’ai eu le privilège de travailler avec des gens qui ont cru en moi et qui m’ont formée à être une bonne juriste, raconte-t-elle. Cependant, ce que les gens noirs ont moins, c’est un réseau au sein d’une communauté d’affaires. Là, on sent un engagement pour l’entrepreneuriat dans la communauté. Mais le développement de la clientèle est un élément important pour les entrepreneurs. »

Car en 20 ans de pratique, Karine Joizil a vu des avancées sur le plan de la diversité. Elle cite notamment des actions posées par son cabinet, comme le programme Priorité à l’inclusion qui comprend quatre axes : personnes racisées, personnes handicapées, communauté LGBTQ, égalité hommes-femmes.

Et ce n’est pas un slogan ! La diversité est une préoccupation dans les grands cabinets. Il y a une prise de conscience que c’est une profession homogène et traditionaliste.

Karine Joizil

Cependant, elle aurait cru qu’il y aurait plus d’avocats issus de la diversité avec le temps. « Il faut de la diversité dans les facultés de droit. La profession doit aller rejoindre les jeunes là où ils sont, propose Karine Joizil. Peut-être même dans les cégeps. Il y a probablement une question de méconnaissance et une crainte en ce qui a trait à des professions qui requièrent un peu d’entrepreneuriat. Il faut envoyer un message différent et montrer qu’il y a une place pour eux. Ça leur prend des modèles. »

Parce que le temps est aux changements, comme le laissent croire les manifestations monstres à la suite du meurtre de George Floyd, il y a lieu d’être optimiste pour la suite des choses et pour la mise en place d’actions égalitaires concrètes. Et ce, sur le plan social, professionnel, mais aussi juridique, selon l’avocate, qui pense notamment au principe de présomption d’innocence et aux lois envisagées pour punir les fausses accusations. « Je vois Adidas qui retweete une pub de son concurrent Nike, Michael Jordan qui donne 100 millions alors qu’il n’a jamais pris position avant, une planète qui se mobilise et dit : ça suffit… Ce n’est plus le combat d’un groupe. C’est devenu un enjeu de société planétaire. Le dialogue est enclenché. Cette prise de conscience est déjà un progrès. Mais ça va prendre de l’éducation et des avancées sociales. »