Les amateurs de restaurants n’ont rien à craindre pour le moment : près des trois quarts des établissements partout au Québec ont dit à leur association qu’ils avaient l’intention de rouvrir.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Et parmi eux, les meilleures tables de la métropole, à différentes dates à partir du 22 juin. Le Pied de cochon, Joe Beef, Graziella, Impasto, Pastaga, Marcus, Ferreira Café… La Maison Boulud vise la mi-juillet.

Toqué ! suivrait bien la tendance, m’a dit Normand Laprise jeudi, mais le chef et copropriétaire du groupe qui comprend aussi les Brasseries T et Beau Mont attend que le gouvernement diminue l’exigence de distanciation de 2 mètres à 1 mètre. C’est le seul facteur qui joue. Et le DHoracio Arruda a ouvert la porte à ça. Donc le restaurateur patiente.

PHOTO ANNE GAUTHIER, ARCHIVES LA PRESSE

Avec la crise, les restaurants changeront. Et c’est le visage même des villes – dont Montréal – qui changera, explique notre chroniqueuse.

Est-ce que tous ces restaurants seront les mêmes qu’avant la crise ? Bien sûr que non. C’est impossible à cause des exigences sanitaires.

Pastaga redémarre sous le nom de Bistro Pastaga et servira une cuisine plus simple, avec moins d’employés. Le Pied de cochon déménage à la campagne, là où est sa cabane à sucre. Graziella aura des heures écourtées et espère que la Ville lui permettra de mettre des tables sur le trottoir. Les tables du groupe Joe Beef reprendront le service, mais à très petite échelle pour commencer.

Mais tous les citadins qui attendent impatiemment la possibilité d’aller manger dans un espace public, convivial, et j’en suis, pourront le faire.

Enfin !

Et je ne suis pas la seule à avoir hâte.

Et savez-vous quoi ? C’est normal, m’a confié le professeur d’urbanisme Gordon Douglas de l’Université d’État de San Jose, en Californie, à qui j’ai parlé jeudi. Les humains, mais surtout les urbains, on est comme ça.

« Chacun a son truc, mais on cherche des lieux qui offrent de l’expérience », m’a-t-il expliqué.

Et s’il y a une chose que le confinement nous a fait redécouvrir, c’est bien ça. L’importance des commerces de proximité et de tous ces lieux commerciaux urbains où on peut voir de vraies personnes, parler, s’informer, échanger, qu’on tenait pour acquis. Et notre affection pour cette vie urbaine là.

Un récent sondage Léger pour l’organisme Rues Principales l’a montré : 83 % des gens sont maintenant inquiets pour la vitalité de leur centre-ville et 67 % pensent que l’État devrait s’en mêler pour les soutenir.

Consultez le sondage

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La crise est encore trop récente pour qu’on puisse tirer des conclusions rigoureuses sur l’avenir commercial de nos villes, au temps du virus, mais des tendances de redéploiement urbain semblent se dessiner.

D’abord celle dont je viens de parler : le confinement nous a fait découvrir notre attachement pour les petits commerces près de chez nous, faciles d’accès, qui apportent une instantanéité transactionnelle, la facilité et toutes autres formes d’expérience humaine réelle que le commerce en ligne n’apporte pas. À cet égard, les cafés, les bars, les restaurants occupent une place de choix. On ne s’ennuie pas de leur nourriture tant que de l’interaction avec l’espace et les autres.

Ensuite, deuxième tendance : la poursuite de la descente en popularité et en fréquentation des centres commerciaux excentrés, qui n’offrent aucun avantage par rapport aux achats en ligne. La crise a propulsé les achats sur l’internet, forcé l’amélioration de l’offre et des services, bref, a mis le développement de l’achat numérique sur les stéroïdes. Les centres commerciaux traditionnels s’en remettront-ils ? Ou devront-ils être convertis ?

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

La crise a poussé les consommateurs vers les achats en ligne, donnant un dur coup aux centres commerciaux.

Troisième observation : on voit déjà une augmentation des prix dans l’immobilier du côté des banlieues éloignées, dans la région de la baie de San Francisco, explique M. Douglas. Apparemment, bien des gens ont constaté qu’ils pouvaient travailler de la campagne. Est-ce une tendance lourde ? On le saura plus tard. Et surtout, est-ce que le départ des citadins vers des régions rurales, grâce à l’efficacité avérée – à court terme à tout le moins – du télétravail, provoquera une chute des prix des logements dans la ville ? Ça non plus, on ne le sait pas encore. Et verra-t-on donc de la diversité socioéconomique dans les centres de villes comme San Francisco ou ailleurs, où l’embourgeoisement a été LA grande tendance de la dernière décennie ?

Et je poserais ici une quatrième question : est-ce que la quête de petits commerces d’expérience combinée à la fuite des centres-villes fera en sorte qu’on verra le retour de vie villageoise dans des petites communautés rurales, donc une nouvelle forme d’occupation décentralisée du territoire ?

Plausible, répond M. Douglas. D’autant que la tendance était déjà là.

Est-ce une bonne nouvelle ?

Le professeur est nuancé.

Il adore les villes et la manière dont elles permettent aux gens de laisser une moindre empreinte carbone sur la planète. Le fait de pouvoir se déplacer à pied ou à vélo ou en transports en commun est un gros morceau du puzzle. Il adore aussi la façon dont elles permettent, comme on le voit maintenant, aux gens de se réunir pour manifester et avoir une vie politique de base.

Et la façon dont elles permettent aux petits commerces, comme les restaurants, cafés et bars notamment, de vivre et de jouer leur rôle auprès d’une masse critique de clients.

Il espère donc que le virus ne videra pas les villes.

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Mais le coronavirus y laissera de fortes traces. Selon le porte-parole de l’Association Restauration Québec, François Meunier, « des milliers de faillites » de restaurants sont à prévoir. Ça a commencé, mais c’est surtout après l’été, qui sert normalement à renflouer les coffres, qu’on verra l’étendue des dégâts.

Si je comprends bien, l’empressement à rouvrir, dès le 22 juin, est dans bien des cas un signe presque de désespoir, une quête urgente de liquidités qui manquent gravement depuis le début du confinement. Et une quête de raison d’être.

Depuis le début de la crise, les restaurateurs me le répètent. Avec des marges de profit d’à peine 5 % quand ça va bien, les restaurants attirent surtout des passionnés. Ils veulent revenir jouer leur rôle urbain et humain.

Réussiront-ils à tenir le coup ? À maintenir nos villes, nos artères commerciales, nos quartiers bien vivants, comme avant ?

On se le souhaite.

Bon appétit.