La mort de George Floyd à la suite de l’intervention d’un policier du Minnesota a suscité l’indignation au sujet du racisme vécu par les Noirs américains. Une indignation qui n’est pas étrangère non plus aux inégalités économiques persistantes : les Noirs américains sont 10 fois moins riches que les Blancs et ont 2,6 fois plus de risques de vivre sous le seuil de la pauvreté. D’où viennent ces inégalités ? Et comment les atténuer ?

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Les Noirs américains sont 10 fois plus pauvres que les Blancs américains, avec une richesse médiane (actifs) de 17 150 $US comparativement à 171 000 $US. Ils gagnent des revenus annuels 40 % moins élevés que les Blancs. Et ils ont 2,6 fois plus de risques de vivre sous le seuil de la pauvreté. « C’est difficile de bâtir de la richesse quand vous gagnez moins d’argent, que votre accès à l’éducation est plus difficile et que votre taux de chômage est deux fois plus élevé », résume l’économiste Omari Swinton, directeur du département d’économie à l’Université Howard. Voici quatre raisons expliquant cet important écart de richesses.

L’esclavage

De 1619 à 1863, la très grande majorité des Noirs américains sont des esclaves. L’esclavage est interdit aux États-Unis par le président Abraham Lincoln en 1863. Deux ans plus tard, le Nord gagne la guerre civile américaine et le 13e amendement abolit l’esclavage. Le gouvernement fédéral promet alors une terre de 40 acres et une mule aux anciens esclaves afin qu’ils puissent faire de l’agriculture. Environ 40 000 nouveaux hommes libres commencent ainsi à vivre de leur terre. Mais le président Lincoln est assassiné et son successeur Andrew Johnson annule sa décision, redonnant les terres à leurs anciens propriétaires. Les descendants d’esclaves noirs n’ont jamais reçu de compensation financière du gouvernement américain pour leurs années d’esclavage. Et comme la richesse se transmet de génération en génération, les Noirs commencent ainsi leur période post-esclavage avec un désavantage économique très important par rapport aux Blancs américains.

Des lois « Jim Crow » discriminatoires

L’esclavage est peut-être aboli, mais les États du Sud votent une série de lois et de règlements discriminatoires qui encouragent la ségrégation raciale. Les Noirs ne peuvent pas fréquenter les mêmes commerces, établissements et écoles que les Blancs. Ils ne sont souvent pas admissibles à voter (on demande une taxe pour voter). Dans certains endroits, les Noirs n’ont pas le droit de devenir propriétaires immobiliers. « Environ les deux tiers de la richesse des Américains proviennent de la propriété immobilière », rappelle Thomas Shapiro, professeur d’économie à l’Université Brandeis et spécialiste des questions d’inégalités raciales. Les lois de type « Jim Crow » seront en vigueur dans le sud des États-Unis jusque dans les années 1960.

Un New Deal discriminatoire

Après la Grande Dépression des années 1930, le gouvernement fédéral américain veut relancer l’économie avec de grands projets d’infrastructures. Dans le sud des États-Unis, on tiendra les Noirs à l’écart de la plupart de ces projets d’infrastructures, selon les historiens Eileen Boris et Michael Honey. En 1938, Washington adopte la première loi fédérale sur le salaire minimum. Sauf qu’elle ne s’applique pas à plusieurs secteurs d’activité où les Noirs sont particulièrement nombreux : la restauration, l’agriculture et les maisons de retraite. Environ 30 % des Noirs américains sur le marché du travail ne sont donc pas protégés par la loi fédérale sur le salaire minimum. Ce n’est qu’en 1966 que la loi s’appliquera à tous les domaines d’activité. Et au cours de la décennie qui suivra (1960-1970), le revenu des Noirs américains passera de 50 % à 75 % du revenu des Blancs américains. « Cette seule mesure a eu un impact positif important sur la réduction des inégalités », dit Ellora Derenoncourt, professeure d’économie à l’Université de la Californie à Berkeley. En fait, au cours du dernier siècle, ce sera la seule période où l’écart de revenus entre les Noirs et les Blancs américains diminuera. Depuis, cet écart stagne.

Des quartiers séparés et des écoles moins bien financées

Aujourd’hui, surtout dans les États du centre et du nord du pays, les Noirs américains vivent la plupart du temps en pratique dans des quartiers séparés des Blancs. Quand les villes et les commissions scolaires veulent financer leurs services, les écoles des quartiers habités majoritairement par les Noirs ont moins d’argent, car leur base fiscale est moins grande. Selon la Brookings Institution, les écoles dans les districts majoritairement blancs sont mieux financées (+ 733 $ par élève) que les écoles dans les districts majoritairement noirs. La qualité du système public d’éducation dépend donc de la richesse immobilière des habitants des quartiers. « Quand vous avez un système d’éducation public mais un marché immobilier privé, ce n’est pas un vrai système public d’éducation », dit l’économiste Ellora Derenoncourt.

Quatre façons d’atténuer les écarts de richesse

Des réparations pour l’esclavage

Et si le gouvernement décidait aujourd’hui de verser des réparations aux descendants d’esclaves ? Honorer la promesse du président Abraham Lincoln coûterait entre 486 milliards US et 2600 milliards US, selon des experts cités par le New York Times. Comme les experts estiment que 30 des 47 millions de Noirs auraient droit à une compensation, ce serait de 16 200 $US à 80 000 $US par personne admissible. La compensation pourrait aussi être versée sous forme de prêts pour acheter une maison ou de droits de scolarité gratuits.

Il faudrait toutefois une loi du Congrès américain. Et l’idée n’est pas très populaire auprès des Américains : 68 % d’entre eux s’y opposent et 26 % l’appuient. Chez les Blancs, l’opposition est de 81 %, tandis que 58 % des Noirs sont en faveur. Quand il était président des États-Unis, Barack Obama estimait que l’idée n’était pas applicable en pratique.

Les économistes Omari Swinton (Universtié Howard), Ellora Derenoncourt (Université de la Californie à Berkeley) et Thomas Shapiro (Université Brandeis) sont en faveur d’une politique gouvernementale de réparations. « C’est le gouvernement qui a permis l’esclavage et qui, plus tard, a permis de mettre en place des politiques qui désavantageaient les Noirs de façon disproportionnée. La solution doit venir du gouvernement. S’il n’y a pas de réparations ou des changements systématiques pour contrer le racisme, rien ne va changer », dit le professeur Swinton.

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Dans le cadre de sa campagne pour devenir le candidat démocrate à la présidentielle en 2020, le sénateur du New Jersey Cory Booker a proposé une solution de rechange aux réparations : des « obligations de bébés » pour réduire les inégalités économiques.

Les « baby bonds » du sénateur Cory Booker

Dans le cadre de sa campagne pour devenir le candidat démocrate à la présidentielle en 2020, le sénateur du New Jersey Cory Booker a proposé une solution de rechange aux réparations : des « baby bonds », sorte de prime à la naissance, pour réduire les inégalités économiques. Chaque enfant aux États-Unis recevrait 1000 $ à la naissance, puis entre 0 $ et 2000 $ par année (selon le niveau de revenu des parents) jusqu’à l’âge de 18 ans, où il aurait accès à l’argent (entre 1000 $ et 46 000 $US selon le niveau de revenu des parents). L’argent pourrait être utilisé pour payer ses études, acheter une maison ou démarrer une entreprise. Le programme bénéficierait à tous les enfants, mais particulièrement à ceux des communautés afro-américaine et hispano-américaine.

Une réelle intégration en urbanisme et en éducation

Selon l’économiste Brendan O’Flaherty, il faut véritablement intégrer les communautés blanche et noire en matière d’éducation et d’urbanisme si on veut réduire les inégalités — économiques et autres — à long terme. « C’est faisable d’intégrer les systèmes d’éducation, et ça changerait comment les gens voient les autres », dit le professeur d’économie à l’Université Columbia et auteur d’un livre sur les inégalités économiques raciales.

D’autres pistes de solution

Plusieurs autres politiques gouvernementales, neutres en apparence, désavantagent en pratique les Noirs américains. Deux exemples ? La déduction fiscale pour les intérêts de l’hypothèque, qui bénéficie davantage aux Blancs en pratique puisqu’ils sont plus nombreux à être propriétaires immobiliers. Depuis 1900, l’écart du taux de propriété immobilier entre les Noirs et les Blancs aux États-Unis est resté sensiblement le même : 26 points de pourcentage d’écart en faveur des Blancs en 1900 et 23 points d’écart en 2007. Des lois permettant plus facilement la syndicalisation des employés dans le secteur privé (le taux de syndicalisation est de 6 %) pourraient aider tous les travailleurs à faibles revenus, mais particulièrement les Noirs américains, selon l’économiste Ellora Derenoncourt.