Début mars, Anne Domingue en était sûre : la deuxième saison de sa petite agence de safaris-photos en Tanzanie débuterait en lion. Le safari a plutôt consisté à revenir en catastrophe au Québec.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Le guépard la regardait par le toit ouvrant – et ouvert ! – de la camionnette, au milieu du parc du Serengeti, en Tanzanie.

« J’ai dit à mon chum Leo qui prenait une photo : je ne suis pas sûre ! », relate Anne Domingue, en ajoutant une information zoologique d’intérêt : « Un guépard, ça a une longue queue ! »

C’est en le tirant par son appendice caudal que Leonard Msanze, natif du pays, a ramené l’animal à de plus naturelles dispositions.

L’organisation de safaris-photos comporte en effet certains impondérables, mais Anne Domingue n’avait pas prévu que la COVID-19 serait du nombre.

C’est lors d’un premier safari, en 2017, que l’entrepreneure d’expérience était « tombée en amour » avec la Tanzanie, raconte-t-elle. Après une étude de marché et une formation en gestion d’agence de voyages, elle a fondé Bush Knowledge avec Leonard en 2018.

Située dans la ville de Mwanza, à deux heures et demie de route du Serengeti, l’agence se spécialise dans les itinéraires tracés sur mesure pour petits groupes, en hébergement grand confort ou en camping. « On peut entendre les lions crier au loin, décrit-elle. Et près aussi. »

PHOTO FOURNIE PAR ANNE DOMINGUE

Anne Domingue et Leonard Msanze sont copropriétaires de l’agence de safaris-photos Bush Knowledge, située à Mwanza, en Tanzanie.

Guide expérimenté – on l’a vu ! –, Leonard Msanze avait constitué au cours de sa carrière un large réseau de clients satisfaits.

Le « bush à oreilles » a bien fonctionné : durant leur première saison d’activité, en 2019, l’entreprise a organisé 15 safaris, pour un total de 46 invités en provenance d’Allemagne, d’Angleterre, des États-Unis, du Canada, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, de Chine et des Philippines.

La firme, qui emploie un travailleur local, est propriétaire d’une spacieuse camionnette Land Cruiser spécialement aménagée avec frigo (et toit ouvrant).

Un bon départ

La saison 2020 a commencé elle aussi en lion.

Quand elle a pris l’avion à Montréal, le 11 mars, à destination d’Arusha via Amsterdam, Anne Domingue avait déjà obtenu les réservations d’un groupe de dentistes britanniques, de huit photographes de Hong Kong et New York, de retraités québécois…

À son arrivée, le 13 mars, Leonard l’attendait pour une courte expédition aux chutes Victoria, au retour de laquelle ils ont visité quelques hôtels et gîtes d’intérêt – « Je m’en viens pas pire en swahili ! », précise-t-elle.

À la sortie d’un parc national, le 15 mars, elle apprend sur l’application La Presse de son cellulaire que le gouvernement Trudeau avait appelé les Canadiens à rentrer au pays. « Dans la même journée, relate-t-elle, notre groupe de huit a annulé. » Les dentistes anglais laissent tomber eux aussi. Un à un, les autres font de même. « En trois jours, nous sommes passés d’un printemps-été bien occupé à rien du tout. »

De retour à Mwanza, ils doivent rembourser les clients, alors que leurs acomptes avaient servi à payer à l’avance leur hébergement. Il faut négocier avec les hôtels, qui n’ont pas encore fixé leur politique de remboursement parce que la Tanzanie ne compte encore aucun cas de COVID-19.

Le 16 mars au matin, Anne réserve une place sur le vol KLM de retour, prévu le vendredi 20 mars. Leonard, détenteur depuis décembre d’un visa canadien de visiteur, se résout à acheter à son tour un billet.

Une demi-heure plus tard, on apprend qu’ils allaient fermer la frontière pour les non-Canadiens.

Anne Domingue

Au travers des annulations, elle contacte le Haut-Commissariat du Canada à Dar es-Salaam pour tenter de régulariser la situation.

Sur les entrefaites, elle apprend que le vol du vendredi à Arusha est annulé. Il faudra prendre celui du dimanche 22 mars. Un vol intérieur y mène le couple. Convaincu qu’il devra rendre son billet, « Léo, dans sa tête, venait juste me reconduire à l’aéroport », relate Anne.

Quelques heures à peine avant le vol, elle reçoit un courriel du haut-commissaire, qui joint une lettre d’introduction pour Leonard. « Ça va vous prendre ça », écrit-il.

Leonard monte lui aussi à bord de ce qui constituera le dernier départ de KLM.

Ils font escale à Amsterdam, dont l’aéroport est désert. « Je me croyais dans un épisode de Walking Dead », décrit Anne.

C’est ici que la missive du Haut-Commissariat trouve son utilité. Un agent de bord montre la lettre de Leo en exemple à un passager non canadien qui voulait prendre le vol pour Montréal.

Un retour à la terre

Ils ont atterri à Montréal le 23 mars et se sont rendus dans le condo qu’Anne loue à Sherbrooke, pour entreprendre une quarantaine bien méritée.

Ils ont aussitôt demandé un permis de travail pour Leo, puis se sont mis sur la piste d’emplois temporaires – il leur fallait « un plan B pour payer l’épicerie ». Ils les ont trouvés sur une ferme maraîchère bio de Compton, où le fils d’Anne avait travaillé quelques années plus tôt.

Du courage. En latin, leo signifie lion.