Le premier ministre François Legault a récemment lancé plusieurs appels à une plus grande autonomie alimentaire au Québec. Si l’idée est alléchante, elle n’est pas simple à concrétiser. Mais quelques mesures pourraient améliorer la situation et faciliter un approvisionnement vraiment local.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Dans son point de presse quotidien sur la COVID-19, le premier ministre François Legault s’est récemment mis à parler de fruits et de légumes. À pas moins de quatre reprises la semaine dernière, il a indiqué qu’il souhaitait accroître la production locale afin de réduire notre dépendance aux denrées de l’étranger. Mission impossible pour la saison à venir, répond l’Union des producteurs agricoles (UPA). En revanche, les producteurs en serre assurent qu’avec l’appui d’Hydro-Québec, ils pourraient doubler la valeur de leur production d’ici 2025.

« Ma préoccupation cette année, c’est plus de maintenir notre autonomie que de l’augmenter », lance sans détour le président de l’UPA, Marcel Groleau. « C’est très illusoire cette année de penser qu’on pourrait produire plus. »

Premier problème, la main-d’œuvre. Chaque année, les producteurs agricoles du Québec ont recours à 16 000 travailleurs saisonniers originaires du Mexique et du Guatemala. Ce mardi, le premier avion nolisé transportant des travailleurs étrangers guatémaltèques devait se poser à Montréal. Or, le voyage a été annulé par le gouvernement de ce petit pays d’Amérique centrale et l’arrivée de la première cohorte n’aura donc pas lieu avant la semaine prochaine.

Pour André Michaud, président de l’entreprise en développement des affaires et positionnement stratégique Agro-Québec, la difficulté de faire venir des travailleurs de l’étranger aura des répercussions catastrophiques sur les récoltes. C’est l’éléphant dans la pièce.

Avec la problématique de main-d’œuvre que vient mettre en perspective la crise de la COVID-19, à mon avis, le Québec va produire cette année entre 40 et 50 % de moins que la production régulière. Si rien ne change, au moment où on se parle, ma prévision, c’est ça.

André Michaud

Si Dame Nature est au rendez-vous, les producteurs maraîchers commenceront à planter leurs premiers plants d’ici 15 jours. Comme les travailleurs étrangers doivent aussi s’isoler 14 jours à leur arrivée au pays, leur contribution pour la période des semis reste incertaine.

« Le modèle de l’agriculture au Québec est basé sur la disponibilité de la main-d’œuvre étrangère. Là, on l’a dans la face », dit André Michaud.

À son avis, le temps est venu de repenser le modèle d’affaires des entreprises agricoles. « Il faut s’attaquer à ce problème-là. Je ne dis pas qu’il faut éliminer le recours à la main-d’œuvre étrangère, mais il ne peut pas être la base même de notre agriculture. Parce que le principe de la souveraineté alimentaire, c’est de ne pas dépendre des autres. Importer un produit ou importer une main-d’œuvre pour produire ce produit, on est exactement dans la même dynamique », croit-il.

Une main-d’œuvre québécoise ?

Des artistes aux étudiants : au cours des dernières semaines, des Québécois ont levé la main pour aller travailler dans les fermes. Le premier ministre François Legault a d’ailleurs annoncé que le gouvernement songeait à mettre en place une bonification salariale pour encourager les gens à aller travailler dans les champs.

« Si on veut intéresser des gens à travailler au salaire minimum sur des fermes, on va avoir un méchant problème », souligne d’ailleurs Marcel Groleau. Selon le son de cloche de ses membres, il faudra en moyenne environ deux travailleurs québécois pour effectuer le travail d’un travailleur saisonnier, qui travaille en moyenne 50 heures par semaine et qui est habitué à la chaleur.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Marcel Groleau, président de l’UPA

Le problème, souligne M. Groleau, c’est qu’il est impossible de savoir si la main-d’œuvre locale sera disponible lors des récoltes en septembre. « Si l’on était certains que la main-d’œuvre québécoise serait disponible pendant toute la saison, probablement que plusieurs producteurs diraient cette année, je vais engager localement. Là, beaucoup de gens sont en chômage ou en arrêt de travail, mais au mois d’août, ça va être quoi, la situation ? »

André Michaud pense que cette crise forcera le Québec à devenir « extrêmement créatif » pour trouver des solutions afin d’aider les entreprises agricoles à produire plus. Il cite notamment la robotisation, l’innovation, la valorisation du métier d’agriculteur et la formation professionnelle. « Les Québécois ne veulent pas y aller [travailler aux champs]. Il va falloir qu’on trouve des solutions. Est-ce que les employés qui travaillent dans les champs pourraient devenir d’une quelconque façon des partenaires de l’entreprise ? Je pose la question. »

Les serres ornementales à la rescousse

Voyant la pénurie de main-d’œuvre arriver, le ministère québécois de l’Agriculture a récemment demandé aux Producteurs en serre du Québec de voir si les producteurs de plantes ornementales pouvaient être mis à contribution pour bonifier la production maraîchère cet automne, indique son président. « On craint que plusieurs producteurs diminuent leurs cultures aux champs parce qu’ils n’auront pas de bras. Les producteurs ne planteront pas s’ils ne sont pas sûrs de récolter », explique André Mousseau.

Sur les 900 serres au Québec, 500 produisent des fleurs ou des plantes destinées aux potagers des particuliers. « On pourrait sûrement transformer 50 % des surfaces en fruits et légumes pour l’automne. Mais il va falloir les aider et les encadrer », dit M. Mousseau.

Un tarif préférentiel pour les serres ?

À l’émission Tout le monde en parle, dimanche, la nouvelle présidente d’Hydro-Québec, Sophie Brochu, a aussi parlé d’autonomie alimentaire.

Nous, notre but, c’est d’appuyer les rêves et les passions des Québécois et là, ce que l’on voit, c’est qu’on va avoir, c’est un désir d’autarcie et un désir d’acheter et de produire localement. Donc ça va créer une nouvelle dynamique de consommation et on va être là pour le supporter.

Sophie Brochu

Avec un tarif préférentiel d’Hydro-Québec, les producteurs pourraient facilement doubler la valeur de leur production, estime André Mousseau. À l’heure actuelle, les serres qui consomment plus de 300 kWh ont droit à un tarif de 5,5 cents le kilowattheure pour la facture d’éclairage destiné à la photosynthèse, indique le chef des affaires publiques d’Hydro-Québec, Marc-Antoine Pouliot. En échange, ils doivent éteindre les lampes durant les périodes de pointe hivernale. « À ce jour, il n’y a eu aucune interruption cet hiver », souligne-t-il.

Seulement une quinzaine d’entreprises se qualifient pour ce tarif, indique M. Mousseau, qui aimerait voir ce programme s’étendre à toutes les serres qui consomment 50 kWh et plus. « À l’heure actuelle, cette électricité-là, elle reste derrière les barrages. Soit que vous nous l’offrez et que l’on fait des légumes avec cela, soit qu’elle reste là. Ce n’est pas une question de subvention, elle est là, elle dort en arrière des barrages », dit M. Mousseau.

Qu’en est-il des autres productions ?

Au Québec, on ne peut pas parler d’une agriculture, mais de plusieurs agricultures. La province est déjà considérée comme étant autonome pour plusieurs productions : les œufs, la volaille et le lait, par exemple.

Jean-Claude Dufour, expert en gestion de la distribution alimentaire et ex-doyen de la faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, estime que notre degré d’autonomie alimentaire tourne environ autour de 50 %.

Il serait important de déterminer à quel degré le Québec souhaite devenir autosuffisant. « Est-ce qu’on est prêts à augmenter notre degré d’autosuffisance à 75 % ? Veut-on l’augmenter à 75 % dans l’ensemble des productions, alors qu’il y en a déjà qui sont à 140 % comme le porc  ? Est-ce qu’on l’augmente de 75 % dans les productions qui ne sont pas actuellement en autosuffisance ? Quel est l’objectif qui va être choisi ? »

Le premier ministre François Legault a clairement indiqué qu’il voulait plus de production agricole locale. « C’est une très bonne idée, mais ça ne peut pas se matérialiser uniquement par la pensée, c’est impossible », soutient M. Dufour.

Ce dernier ajoute qu’il ne faut pas oublier le consommateur dans toute cette équation. « Il faut se rendre au réalisme, le consommateur et la consommatrice vont décider malgré tout dans un contexte de budget, alors il faut les amener à accepter cette idée-là. […] Il faut être capables de dire : entre le produit du Québec et le produit d’ailleurs, je vais prendre le produit du Québec, même s’il est plus cher. C’est une game complètement différente. D’un côté, il faut supporter le développement de la production et de la transformation, mais de l’autre, il faut s’assurer que le client est au rendez-vous. »

Produire québécois… à l’étranger

« Nous ne serons jamais autosuffisants dans la production de bananes ! », affirme sans détour Gérard Trudeau, grand producteur de fines herbes. S’il ne croit pas en une souveraineté alimentaire totale, M. Trudeau a toutefois trouvé le moyen de faire pousser sa menthe et son kale à l’année, cultivant au Québec en été et produisant sous le soleil de la République dominicaine et du Mexique en hiver.

« Pour nous, c’est une extension de la saison. Si on arrête un mois, on va perdre une grande part de notre marché », mentionne l’homme dont la ferme est située à Saint-Mathieu-de-Beloeil. En faisant pousser coriandre, persil, kale et menthe dans les pays du Sud, l’entreprise s’assure d’avoir sa place dans les épiceries québécoises toute l’année et dame ainsi le pion aux produits étrangers qui pourraient être tentés de percer le marché pendant les mois d’hiver.

Bien qu’elles poussent ailleurs durant la saison froide, ses fines herbes sont un produit d’ici, estime le producteur. « Elles arrivent en vrac et sont emballées au Québec par des travailleurs québécois. [Ce qui est important], c’est de laisser entre les mains des Québécois l’approvisionnement de ces produits-là. »

Sans donner de chiffres, il insiste également sur le fait que le plus gros de sa production se fait à travers les 600 acres de terres que sa ferme possède ici. Ce que M. Trudeau cultive sous le soleil des tropiques correspond aux deux tiers de ce qu’il produit ici.

Des framboises jusqu’à l’Action de grâce

Toutefois, le scénario n’est pas le même du côté des petits fruits. Mais si ce n’est pas demain la veille que les consommateurs verront dans les magasins en janvier des framboises fraîches du Québec, il est maintenant possible de s’en procurer jusqu’à l’Action de grâce. Dans près de 25 supermarchés, Guy Pouliot, producteur de fraises et de framboises de l’île d’Orléans, occupe depuis quelques années à l’automne une partie des espaces réfrigérés traditionnellement réservés aux fruits rouges du Mexique et des États-Unis. Grâce à une méthode consistant à faire pousser des framboises à l’extérieur, dans des pots recouverts d’une toile, M. Pouliot peut récolter jusqu’à la mi-octobre, explique-t-il. Et il n’est pas le seul à s’y mettre.

En 2020, on prévoit que les recettes générées par la vente de framboises au Québec seront d’environ 10 à 11 millions, dont la moitié proviendront des framboises en pot. C’est révolutionnaire.

Guy Pouliot

Cette nouvelle variété de framboise est également plus résistante et revêt la même couleur rouge clair que le fruit mexicain ou américain, devenue une sorte de référence pour les consommateurs, selon M. Pouliot.

Si cette façon de faire permet de prolonger la saison, Guy Pouliot admet néanmoins que l’idée d’avoir ce fruit en octobre n’est pas facile à vendre aux supermarchés, habitués aux framboises traditionnelles d’automne à l’allure un peu trop mûre. « Le plus dur, c’est la première commande, dit-il. Les gérants des fruits et légumes ont en tête la durée de vie des framboises traditionnelles. C’est-à-dire pas trop longue. Il faut casser cette perception-là. »

Malgré cette prolongation de la saison, M. Pouliot voit mal comment le Québec pourrait être autosuffisant à l’année, surtout lorsqu’il est question de fruits et légumes. « Il faudrait reprendre l’habitude de congeler. » Mais il ajoute que des pays comme le Chili vendent déjà des fruits congelés… à un prix dérisoire.

Moins d’importations, moins de variété

De son côté, Marie-Chantal Houde, copropriétaire de la Fromagerie Nouvelle France, en Estrie, croit fermement qu’une certaine forme d’autonomie alimentaire commence d’abord par l’arrêt d’importations de denrées déjà produites au Québec, comme le fromage.

Mme Houde ajoute également qu’« il faut accepter le pays et le climat dans lequel on vit ». « C’est un peu une utopie de penser que le Québec va produire des bananes ou des oranges. » Elle ajoute du même souffle que les consommateurs sont impatients, qu’ils ne veulent pas attendre quand ils ont envie de manger des fraises en janvier.

Pour Jocelyn St-Denis, directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec, l’autonomie totale se ferait au détriment de la variété. « Manger frais, ça a ses limites, dit-il. Il va falloir faire un X sur certains produits. »