Le gouvernement Legault prend un virage vert avec le pied toujours enfoncé sur l’accélérateur des dépenses, mais il y a un angle mort dans son deuxième budget équilibré : la COVID-19, qui pourrait compromettre sa feuille de route, voire le plonger dans le rouge.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

La COVID-19 est partout dans l’actualité depuis quelques semaines, mais elle n’est mentionnée que huit fois dans les centaines de pages du budget, dont l’essentiel est prêt depuis trois semaines.

C’était l’éléphant dans la pièce mardi, au huis clos du budget, où l’on avait prévu des mesures contre la propagation des virus : des distributeurs de désinfectant bien en évidence et l’ajout de personnel pour servir le buffet. Pas question que les invités partagent la louche et se servent eux-mêmes comme dans les années passées ! Un panneau servait un avertissement : « Limiter le serrage de mains et les embrassades ».

Les précautions paraissent moins évidentes dans le budget du ministre des Finances, Eric Girard. Le grand argentier du gouvernement table ainsi sur une croissance économique plutôt optimiste de 2 % en 2020. C’est supérieur aux prévisions des institutions financières – 1,8 %, en date du 21 février, avant les plus récentes turbulences. C’est également plus élevé que sa propre prédiction de l’automne dernier (1,8 % aussi), au moment où il y avait bien peu de nuages à l’horizon et, surtout, pas de coronavirus dans l’air.

Surprise : il n’y a plus de provisions pour éventualités cette année malgré le contexte actuel, une réserve que le gouvernement prévoit généralement pour répondre aux imprévus.

Il y en avait une de 100 millions de dollars l’an dernier, un poids qui est somme toute modeste quand on sait que le budget atteint maintenant plus de 120 milliards. Il reste le fonds de suppléance du Conseil du trésor, 200 millions, qui pourrait aider à financer les mesures spéciales prises par le ministère de la Santé.

On peut également lire dans le budget que le ministère des Finances s’attend à ce que la Banque du Canada maintienne son taux directeur au même niveau cette année. Or, il vient de l’abaisser d’un demi-point, une mesure significative et une première depuis longtemps ! On n’a pas cru bon d’ajuster le budget…

Lors de sa conférence de presse, Eric Girard s’est défendu de faire l’autruche. « Nous ne pouvons le nier : la propagation du coronavirus a un impact sur la croissance économique mondiale », a-t-il affirmé d’entrée de jeu, anticipant manifestement les questions sur le sujet.

Il se fait toutefois rassurant : « Les solides bases de l’économie du Québec nous permettent d’entrevoir l’avenir avec optimisme malgré les perturbations économiques. Nos finances publiques sont en excellente santé. Le Québec est en position de force pour faire face à un potentiel ralentissement de l’économie. »

Il dit « suivre l’évolution du virus », mais « à ce stade-ci », « tout le cadre financier est solide ».

Questionné pour savoir si les prévisions pourraient être revues au cours des prochains mois, il a répondu par une boutade : « Les prévisions des économistes sont toujours révisées » !

Si le coronavirus fait chuter la croissance de l’économie mondiale de 0,5 % cette année comme on le prévoit, l’impact serait deux fois moindre pour le Québec, soit 0,25 %, selon lui. C’est « gérable » à ses yeux.

Stimuler l’économie

Eric Girard considère que son budget « stimulera l’économie » avec des dépenses en hausse de 5,1 % et des investissements supplémentaires dans les infrastructures. La Coalition avenir Québec se fait plus dépensière que ne le laissaient entrevoir ses discours passés.

Québec garde donc le cap sur l’équilibre budgétaire, après avoir terminé l’année 2019-2020 avec un surplus comptable plus important que prévu, 4,5 milliards, ce qui tient compte de la perte de la valeur de sa participation dans l’A220, l’ex-programme de la C Series de Bombardier (603 millions). Après le versement au Fonds des générations, qui sert à réduire la dette, on parle d’un surplus de 1,9 milliard. Cette cagnotte s’ajoute à la réserve de stabilisation, qui atteint maintenant 14 milliards.

« S’il y a besoin de fonds supplémentaires et d’accélérer les dépenses », « on va être là ». Mais « ça nous mettrait en déficit », a reconnu M. Girard.

Dans la colonne des revenus, on constate une hausse de 2,8 %, les plus importantes augmentations provenant de l’impôt des particuliers (5,8 %) et des taxes à la consommation (3,8 %).

Le gouvernement ajoute 15 milliards sur une période de 10 ans à son Plan québécois des infrastructures (PQI), qui passe à 130 milliards au cours de cette période. Pour le président du Conseil du trésor Christian Dubé, « le moment est propice » pour cet effort « historique », devant les soubresauts de l’économie mondiale. Les investissements supplémentaires, notamment dans les transports collectifs, se feront toutefois dans les cinq dernières années seulement.

Il y a un bémol : les investissements annoncés dans le PQI ne sont pas toujours dépensés dans la réalité. En 2018-2019, 88 % des investissements ont été réalisés. Le Conseil du trésor le reconnaît lui-même : « l’effet des investissements prévus au PQI pourrait être réduit » en raison de la rareté de la main-d’œuvre dans l’industrie de la construction.

« Depuis quelques mois, des ministères et des organismes constatent une effervescence significative » dans cette industrie, ce qui se traduit par « une baisse du nombre de soumissionnaires », « l’annulation de certains appels d’offres » et « une hausse du coût des projets » en raison d’une augmentation « des écarts entre la valeur des soumissions reçues et celle prévue », peut-on lire.

Économie verte

Comme prévu, Eric Girard annonce le déploiement d’un Plan pour l’économie verte (PEV) d’un peu plus de 6 milliards en six ans. Les deux tiers de la somme proviendront du fameux Fonds vert, financé principalement par le marché du carbone. Le reste, 2 milliards de dollars, représente un effort supplémentaire pour le gouvernement. Les trois quarts de cette somme seront décaissés à la toute fin du plan seulement, donc au-delà des élections générales de l’automne 2022.

Chose exceptionnelle, l’Environnement connaît une forte croissance de ses dépenses cette année, de 28 %.

En santé, la hausse de 5,3 % est financée en partie par des dépenses de près de 500 millions qui n’ont pas été réalisées l’an dernier, notamment parce qu’on n’a pas pourvu tous les nouveaux postes annoncés. Une conséquence de la pénurie de main-d’œuvre.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement annonce une fois de plus dans son budget des ajouts de personnel, pour les soins de première ligne, mais aussi à la direction de la protection de la jeunesse afin de réduire les listes d’attente pour traiter les signalements.

Après la laïcité de l’État en 2019, François Legault avait annoncé son intention d’agir « sur les deux autres piliers » du nationalisme à ses yeux : la langue française et la culture. Le budget met la table avec des investissements supplémentaires de 457 millions en six ans pour le secteur culturel, dont 50 millions pour « protéger, promouvoir et valoriser la langue française ».

L’opposition réagit

Parti libéral

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Carlos Leitão

Le budget s’intitule Votre avenir, votre budget. Moi, j’ai envie de dire :  “On verra” parce que […] à peu près 50 % des nouvelles dépenses vont s’effectuer dans un deuxième mandat éventuel […] après 2022. Surtout en termes d’environnement, on parle du deux tiers. Alors oui, on verra bien !

Carlos Leitão

Québec solidaire

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Manon Massé

Ce budget-là n’est pas un budget vert. C’est un budget d’écoblanchiment comptable. Le gouvernement nous lance des chiffres imposants, mais en regardant de plus près, on se rend compte qu’il y a peu de choses qui changent à court terme pour répondre à l’urgence climatique.

Manon Massé

Parti québécois

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Martin Ouellet

Les Québécois ont droit à la vérité : quelle est la réelle marge de manœuvre du gouvernement ? Considérant l’instabilité des marchés et la COVID-19, une transparence complète sur l’état de nos finances publiques est nécessaire.

Martin Ouellet

Propos recueillis par Fanny Lévesque, La Presse