La décision prise par IGA de retirer les produits québécois de la section des vins, l’automne dernier, a contribué à la baisse des commandes auprès des vignerons, estiment plusieurs producteurs. Si bien que le nombre de bouteilles de vin d’ici a diminué au cours des derniers mois sur les étagères de plusieurs supermarchés de la chaîne et, dans certains cas, les vins québécois ont complètement disparu, a constaté La Presse.

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

Présents aux quatre coins du Québec, les produits du Domaine Labranche ne se trouvent plus sur les tablettes d’une dizaine de supermarchés IGA, fait remarquer Louis Desgroseillers, propriétaire du vignoble situé à Saint-Isidore, en Montérégie.

« Mon agent m’a dit que depuis le mois de novembre, c’est plus difficile et qu’il y […] a plusieurs [marchands] qui ont décidé de ne plus vendre de vins québécois », ajoute pour sa part Simon Naud, propriétaire du vignoble La Bauge, à Brigham, près de Cowansville. « C’est beaucoup plus compliqué. »

« On a clairement moins de magasins, c’est certain, poursuit-il. Ils ont de la misère à commander. Je pense qu’ils craignent le stockage. On n’a plus d’espace réservé. Et comme il y a des bouteilles qui ne se vendent pas, on n’a plus de place. »

Situation appréhendée

Plusieurs vignerons appréhendaient cette situation depuis quelques mois. L’automne dernier, trois ans après leur entrée en épicerie, IGA a en effet décidé de retirer les vins québécois du planogramme officiel. Les volumes de ventes peu satisfaisants et une entente conclue avec Julia Wine, une entreprise québécoise qui achète du vin étranger en vrac pour ensuite l’embouteiller ici, ont motivé la décision de la chaîne. Julia Wine vend chez IGA 51 produits regroupés sous le nom Espace découvertes dans la section des vins. Les produits viticoles québécois ont donc perdu leur place dans les étals. Pour les classer, on a mis à la disposition des marchands qui le souhaitaient un petit meuble pouvant contenir, tout au plus, 40 bouteilles.

Or, après avoir visité quelques succursales de la grande région de Montréal et fait plusieurs appels téléphoniques, La Presse a constaté que cette nouvelle stratégie de mise en marché a fait en sorte que certains marchands ont réduit leurs commandes de vins québécois ou ont littéralement décidé de ne plus en vendre. Par exemple, au IGA Louise Ménard situé au Complexe Desjardins, à Montréal, le mobilier destiné aux produits d’ici sert plutôt à classer des bouteilles étrangères. Or, une pancarte où l’on peut lire « Vive les vins du Québec » a été installée au-dessus du meuble. Ailleurs dans le magasin, on ne trouvait aucun vin québécois.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Au IGA Louise Ménard situé au Complexe Desjardins, à Montréal, le mobilier destiné aux produits d’ici sert plutôt à classer des bouteilles étrangères. Or, une pancarte où l’on peut lire « Vive les vins du Québec » a été installée au-dessus du meuble.

Interrogé au sujet de la nouvelle vocation du meuble, Bruno Ménard, copropriétaire de cinq succursales IGA Louise Ménard, a répondu qu’il n’était pas au courant que des bouteilles d’ailleurs y avaient été placées. Par ailleurs, deux jours après l’entrevue avec M. Ménard, La Presse a constaté que la pancarte « Vins du Québec » avait été retirée et remplacée par une autre où l’on pouvait lire « Les grands arrivages ». Les produits étrangers s’y trouvaient toujours.

Les vins québécois, ce n’est malheureusement pas un très bon vendeur chez nous. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. On semble comprendre que les clients ne sont pas encore prêts à se procurer des vins plus haut de gamme dans des épiceries. Les gens sont plutôt portés à aller à la SAQ.

Bruno Ménard

« Le Complexe Desjardins, c’est une succursale où le panier moyen est de 20 $ et un peu moins, ajoute-t-il. Ce n’est pas une succursale pour les gens qui veulent acheter des bouteilles pour leur soirée. C’est plus souvent des gens de passage, ce sont des touristes, donc moins souvent ils vont prendre des vins québécois. »

Il souligne néanmoins que des bouteilles de vin québécois sont offertes dans ses autres succursales de Montréal et de la Rive-Sud.

Gestion de l’espace plus compliquée, manque de place en raison de l’arrivée des vins Julia Wine, ventes modestes sont autant de raisons invoquées par les gérants et propriétaires des magasins contactés pour justifier la présence timide ou l’absence de Domaine de Lavoie, de Coteau Rougemont ou autres Domaine Labranche.

« Je ne suis pas surpris, affirme sans détour Yvan Quirion, président du Conseil des vins du Québec. C’est en ligne avec leur décision initiale. Ils [IGA] avaient fait le deal avec Julia Wine, il fallait leur faire de la place. »

Étonnement chez IGA

Au siège social d’IGA, la porte-parole de l’entreprise, Anne-Hélène Lavoie, s’est dite « étonnée » de ce désintérêt de la part de certains magasins. « Ça me surprend, admet-elle. Les marchands ont à cœur les produits québécois. »

Elle ajoute du même souffle que depuis les changements au planogramme, les ventes de vin québécois sont en croissance. Cette dernière a toutefois refusé de dévoiler ses chiffres.

Mme Lavoie admet par ailleurs que « si on parle de l’Estrie, de la Montérégie, c’est plus facile que sur l’île » de vendre des vins québécois. On y retrouve en effet un grand nombre de viticulteurs connus des gens de la région.

L’ensemble des magasins de l’enseigne font actuellement affaire avec une trentaine de producteurs.

Ainsi, les viticulteurs qui voudront tirer leur épingle du jeu en épicerie devront jouer du coude, selon Louis Desgroseillers, du Domaine Labranche. « Ça prend un prix qui est très agressif, des volumes et une équipe sur le terrain pour s’assurer que le gérant soit content, soutient-il. Oui, il y a une certaine sélection qui va se faire. Malgré nos efforts, on ne peut pas être les 200 vignerons sur les tablettes. On va peut-être se retrouver à être une dizaine de producteurs. Avec l’espace qu’on a en ce moment, de pouvoir tous y être, même si c’est mon souhait… [ce n’est pas possible]. »