Le 15 juin 2017, Michael Sabia avait toutes les raisons d’être radieux. Justin Trudeau avait alors annoncé un financement de 1,3 milliard pour le train électrique de la Caisse de dépôt.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Le 15 juin 2017, Michael Sabia avait toutes les raisons d’être radieux. Justin Trudeau avait alors annoncé un financement de 1,3 milliard pour le train électrique de la Caisse de dépôt.

La conférence avait eu lieu sur un quai extérieur de la gare Centrale, à Montréal, sous un soleil de plomb. L’annonce du premier ministre officialisait le projet.

Au retour, en marchant à ses côtés sur le quai, j’ai fait remarquer à Michael Sabia que décembre 2020 était une cible fort ambitieuse pour livrer le premier tronçon du REM. Il s’agissait alors de la première date prévue.

« Non, non, ce sera bien décembre 2020, m’avait-il répondu. Comptez sur moi. »

Justement, quelques mois plus tôt, le mandat de Michael Sabia avait été prolongé de deux ans, jusqu’en mars 2021 (plutôt que 2019), afin de lui permettre de terminer le REM.

Or, aujourd’hui, on sait que le REM ne sera livré ni en décembre 2020 ni en mars 2021. Dans le contrat de la Caisse avec le constructeur NouvLR, il est plutôt question de décembre 2021 pour le premier tronçon de la Rive-Sud. Et encore, un récent rapport de NouvLR estime qu’en raison de divers problèmes, il faut plutôt parler d’avril 2023.

Si le rapport dit vrai, ce serait deux ans et demi plus tard que la promesse de Michael Sabia sur le quai, soit bien après son départ prévu en mars 2021.

Ce retard entraînerait des coûts supplémentaires importants, qui auraient pour effet de ternir le bilan du gestionnaire. La Caisse conteste ces retards, faut-il dire, et juge qu’il s’agit d’une position de négociation du constructeur.

Tout de même, en apprenant que Michael Sabia partira en février 2020 plutôt qu’en mars 2021, c’est la question que je me suis posée : le PDG part-il avant que le projet du REM prenne l’eau ? Part-il avant que les résidants de Deux-Montagnes tombent à bras raccourcis sur l’institution, eux qui seront privés de train dès janvier 2020, dans deux mois, pour une période de trois ou quatre ans, selon les estimations ?

Le projet pourrait-il être le Waterloo de Michael Sabia, comme l’ont été, en quelque sorte, le papier commercial pour Henri-Paul Rousseau ou la transaction de Vidéotron pour Jean-Claude Scraire ?

Dans le milieu des affaires, certains jugent que le report du REM est probablement l’un des éléments de son départ hâtif pour l’Université de Toronto, sans être central à sa décision. D’autres croient plutôt que le projet du REM n’a rien à voir, que Michael Sabia n’a jamais eu peur d’affronter les problèmes.

Durant ses années à la Caisse, l’homme a démontré qu’il est un bourreau de travail, capable de déranger ses collègues tous les jours de la semaine et même la nuit. À son arrivée en mars 2009, après la crise financière, son renoncement à certains émoluments avait donné beaucoup de crédibilité à son engagement. Non, je ne suis pas ici pour faire de l’argent, a-t-on compris, mais pour faire avancer l’institution, la ramener en terrain solide.

Dix ans plus tard, l’ex-grand patron de Bell Canada peut dire mission accomplie. La Caisse de dépôt a livré des résultats solides, tout en diversifiant ses activités à l’international. La Caisse s’est tenue plus loin des placements spéculatifs qui ont ébranlé sérieusement l’institution en 2007 et 2008.

D’aucuns disent que Michael Sabia a bénéficié d’un marché boursier en croissance constante depuis pratiquement 10 ans, ce qui est rare. Peu de PDG passés à la Caisse ont bénéficié d’un tel vent de dos aussi prolongé.

Il reste que sous Michael Sabia, le rendement de la Caisse a été dans le premier quartile, ce qui est fort honorable. De fait, la Caisse a battu les indices de référence huit années sur dix (1).

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Certains pourraient critiquer la grande présence de cadres supérieurs étrangers plutôt que locaux à la tête de l’institution, ce qu’on ne voit pas dans d’autres fonds, comme le fonds souverain de la Norvège. Dans le dernier rapport annuel, on apprenait par exemple que trois des cinq principaux cadres les mieux rémunérés relevant de Michael Sabia ne résidaient pas au Québec.

Une autre raison pourrait être au cœur du départ hâtif de l’homme de 66 ans. En février dernier, lors de la publication des résultats de 2018, Michael Sabia a indiqué qu’il ne renouvellerait pas son mandat se terminant en mars 2021, en réponse à une question d’un journaliste. Ce faisant, il a provoqué une course à sa succession, plaçant l’institution dans une délicate période de transition.

Tous les cadres supérieurs vous le diront : un PDG animé par le changement comme Michael Sabia peut difficilement entreprendre des réformes dans une telle période. L’homme a probablement jugé qu’il était préférable pour la stabilité et la santé de la Caisse qu’il raccourcisse cette transition et parte plus tôt.

Quoi qu’il en soit, s’il n’est pas son Waterloo, le REM sera assurément le legs de Michael Sabia. Ce projet, c’est avant tout l’idée du PDG de la Caisse, et sans sa détermination, Montréal et le Québec ne pourraient compter sur ce réseau structurant et essentiel de 67 km.

(1) L’année 2009 a été moins bonne que les indices par 4,1 points de pourcentage et l’année 2011, par 0,2 point. L’année 2012 s’est terminée à égalité avec le portefeuille de référence.