La brigadier-général Jennie Carignan termine son mandat à la tête de la 2e Division du Canada un an plus tôt que prévu. Elle est appelée à commander cet automne la mission de l’OTAN en Irak. Expériences et leçons d’une gestionnaire d’un type très particulier.

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Elle voulait être ballerine.

Elle commande des milliers de militaires.

Elle est mère de quatre enfants.

Elle maintient ses habiletés au tir.

Elle danse le flamenco.

La brigadier-général Jennie Carignan étonne.

Son conseiller avait précisé par courriel : on l’appelle « madame la général ». Sans e final.

« On a un petit peu la broue dans le toupet, cette semaine », commentait l’intéressée, le 14 août dernier, dans son bureau de la Garnison Montréal.

Le lendemain, elle allait quitter ses fonctions de commandant de la 2e Division du Canada et de la Force opérationnelle interarmées (Est).

PHOTO FOURNIE PAR LES FORCES ARMÉES CANADIENNES

Le 15 août dernier, Jennie Carignan a été promue major-général, ce qui lui a valu une seconde feuille d’érable de général sur ses épaulettes.

Elle était la première femme à occuper ces fonctions.

Elle termine son mandat un an plus tôt que prévu pour prendre le relais du major-général Dany Fortin à la tête de la mission de l’OTAN en Irak, dont le commandement canadien est prolongé d’un an.

Elle sera la première femme à occuper ces fonctions.

À cette occasion, elle est promue au grade de major-général. Mais oubliez le grand uniforme et la barrette de décorations.

Ce 14 août, elle porte le traditionnel treillis à motif de camouflage, sur un t-shirt olive. L’œil néophyte ne la distingue pas de ses subordonnés, sinon au respect qu’ils lui portent.

La brigadier-général est au travail.

La responsabilité illimitée

Un an plus tôt, en juin 2018, nous l’avions rencontrée alors qu’elle prenait le commandement de la 2e Division. Son bureau est à présent vidé des objets personnels qui l’animaient.

« Ç’a été une année extrêmement dynamique, on avait une année de haute disponibilité opérationnelle, décrit-elle, en guise de bilan. La 2e Division fournissait les troupes à l’étranger. Depuis juillet 2018, on avait environ entre 1000 et 1200 personnes déployées en permanence. »

Ses troupes ont été dépêchées au Mali, en Ukraine, en Irak, en Lettonie, autant de théâtres d’opérations qui ont demandé une préparation spécifique et où ses fonctions l’ont appelée.

Je vais voir les commandants sur le terrain, je leur pose des questions, je regarde s’ils ont considéré tous les bons aspects tactiques et opérationnels, s’ils font les bons exercices, si leurs connaissances situationnelles sont bonnes.

La brigadier-général Jennie Carignan

« Je travaille toujours avec une équipe. Je donne des intentions, des directives, des objectifs à atteindre, et je m’assure ensuite que c’est fait. En gros, c’est ça, mon travail. »

Sous ces tâches apparemment typiques de tout cadre supérieur se cache une différence fondamentale.

Le commandant militaire « a ce qu’on appelle la responsabilité illimitée. Ce que ça veut dire, c’est que je peux demander à quelqu’un de risquer sa vie, ce qu’un gestionnaire ne peut pas demander ».

Ballet, blindés et Aristote

Née à Asbestos, Jennie Carignan rêvait d’être ballerine. « C’est la carrière que je ciblais quand j’étais au secondaire. »

La raison l’a plutôt menée en sciences au cégep, d’où, en quête d’action, elle a demandé son admission au Collège militaire de Saint-Jean. En 1990, elle y obtenait un baccalauréat en génie des combustibles et des matériaux, comme en témoigne le jonc des ingénieurs qu’elle porte à l’auriculaire droit.

« Je pense que ce qui a contribué beaucoup à mon développement, c’est l’éducation, dit-elle. Des études militaires et stratégiques, en histoire, philosophie, sociologie… »

PHOTO FOURNIE PAR LES FORCES ARMÉES CANADIENNES

Jennie Carignan en Ukraine, en février dernier

Pour étoffer son arsenal de gestionnaire, elle a fait un MBA à l’Université Laval et une maîtrise en arts et sciences militaires à la United States Army School of Advanced Military Studies.

« On étudie tous les grands penseurs militaires, qui eux-mêmes s’inspiraient des philosophes du temps, que ce soit Aristote, Platon, Rousseau, tous les philosophes politiques de l’époque des Lumières jusqu’à l’époque moderne. »

A priori, on n’imagine pas plus un militaire qu’un électricien étudier les Lumières.

Grossier préjugé…

Je l’applique tous les jours, dans ma façon de faire les choses, de prendre des décisions.

Jennie Carignan

Mais encore ?

« J’ai laissé tomber un peu le mode de pensée linéaire. Comme militaires, culturellement, nous sommes de fins planificateurs. On est capables de planifier une bataille de zéro jusqu’à l’atteinte de l’objectif, avec des points de décision. Malheureusement, quand on entre dans le règne de la stratégie, les choses se passent rarement comme on pensait que ça allait se passer. »

Ce qu’on appelle « the fog of war » – le brouillard de la guerre.

« Exactement. Je suis maintenant beaucoup plus à l’aise avec l’incertitude et dans le chaos. Ça a accéléré mon rythme de décision.

« Comment je mène ? Je mise sur le potentiel phénoménal qui est dans chaque personne, quelle qu’elle soit. Ce ne sont pas les mêmes habiletés, les mêmes forces ni les mêmes faiblesses. La beauté d’une équipe, c’est qu’on peut faire travailler tous ces gens-là ensemble pour exploiter les forces de chacun. C’est très simple, mon affaire ! »

Barbe et cannabis

Son passage à la tête de la 2e Division a été marqué par deux petites révolutions : l’autorisation du port de la barbe dans l’armée, en septembre 2018, et la légalisation du cannabis, un mois plus tard.

Les deux décisions sont indépendantes, mais elles se combinent pour former l’image assez peu martiale du baba cool à la barbe fleurie qui tire béatement sur son joint.

« Pour les plus vieux d’entre nous, qui sont habitués à voir les hommes rasés de près, c’est un choc culturel », souligne la brigadier-général.

Elle a mis à profit ses études sociohistoriques pour contextualiser le retour en grâce de la pilosité faciale.

« On est retournés voir, historiquement, d’où venait cette barbe. Et c’est comme ça que je l’ai expliqué. »

« Même chose pour le cannabis », ajoute-t-elle.

Je suis personnellement intervenue auprès de mes commandants, deux niveaux plus bas, pour m’assurer que le changement allait s’opérer de façon élégante.

Jennie Carignan

Élégante ?

« De façon disciplinée et dans le respect de tout le monde, explique-t-elle. Parce qu’encore une fois, j’ai misé sur la confiance. On leur dit qu’ils sont professionnels, on leur dit que l’on compte sur eux quand il y a des crises, alors j’ai dit que je comptais sur eux pour gérer leur consommation de cannabis comme ils gèrent leur consommation d’alcool ou de cigarettes. Et franchement, ça s’est bien passé. »

Car la confiance est un pilier fondamental de son leadership.

« Je fais confiance aux gens jusqu’à ce qu’ils me démontrent le contraire. »

Le contraire n’arrive pas souvent, assure-t-elle.

Tir et flamenco

La nouvelle mission de Jennie Carignan consistera à « aider l’armée irakienne à développer une force armée professionnelle ».

Pourquoi a-t-elle été choisie ?

« On essaie d’envoyer un général qui a eu certains postes de commandement auparavant. J’ai évolué en Syrie, en Israël, j’ai passé 10 mois en Afghanistan… Donc l’expérience avec l’OTAN et mon expérience en tant que commandant de division bâtissent la crédibilité quand on arrive là-bas. »

Elle a deux mois devant elle pour se préparer à sa mission, « pour justement bien connaître le contexte de l’Irak, le gouvernement, son armée ».

« Et bien sûr qu’il y a une préparation militaire normale que tout soldat doit faire avant de partir : maniement d’armes, premiers soins… »

Surprise : un général doit manier les armes !

Oui, il faut toujours être à jour dans nos habiletés de tireur et dans tout ce qui est la base en guerre nucléaire et biologique – comment bien utiliser notre équipement de protection, entre autres.

Jennie Carignan

« Et bien sûr, il y a une préparation à faire avec ma famille, pour qu’elle soit à l’aise avec mon départ et mon absence. »

Elle a trois enfants jeunes adultes et une fille de 12 ans, qui est encore à la maison.

Elle a suivi des cours de peinture avec elle.

« J’ai toujours aimé les arts, j’ai toujours aimé la musique, j’ai toujours aimé la danse, confie la brigadier-général. J’ai poursuivi même pendant que j’étais militaire.

« Là, je me suis découvert une passion avec le flamenco, j’adore ça. »

La carrière militaire n’a pas étouffé la petite ballerine.