(Ottawa) Alors que le premier ministre Justin Trudeau délie les cordons de sa bourse en versant pas moins de 15,7 milliards pour la construction de 18 grands navires de la flotte de la Garde côtière canadienne, le chantier maritime Davie, à Lévis, devra une fois de plus patienter avant de recevoir sa part du gâteau.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Le gros des sommes affectées au renouvellement de la flotte de la Garde côtière, annoncé hier par Justin Trudeau, revient aux chantiers Irving Shipbuilding d’Halifax et Seaspan’s Vancouver Shipyards. Toutefois, Ottawa ouvre pour la première fois la porte à l’arrivée d’un troisième acteur pour parvenir à atteindre ses visées.

Ce troisième chantier maritime canadien s’ajoutera à Irving et Seaspan — les deux seuls partenaires de la Stratégie nationale de construction navale —, mais il devra auparavant se soumettre à un processus concurrentiel pour être sélectionné. D’ores et déjà, le gouvernement libéral laisse entendre que Davie a de bonnes chances de remporter la mise.

« On reconnaît que [l’ajout] d’un troisième chantier naval représente une vraie opportunité pour la Davie. On a hâte de voir leur soumission pour se qualifier », a indiqué avec une prudence certaine Justin Trudeau. Son ministre québécois, Jean-Yves Duclos, qui a procédé à la même annonce à Québec, est cependant allé plus loin.

« Un troisième chantier de taille suffisamment importante pour répondre aux besoins de la Stratégie nationale, au Canada, il y en a juste un […], et c’est le chantier Davie. Et ça, c’est une excellente nouvelle parce que le Québec s’est plaint, et à juste titre, lors du règne du gouvernement conservateur, en 2011, d’avoir été exclu », a-t-il soulevé.

« Il y a une fenêtre d’opportunité qui s’ouvre qui permettrait à ce grand chantier de Davie de prendre la place qui lui revient au sein de cette stratégie », a poursuivi M. Duclos en entrevue avec La Presse

« Davie est en très bonne position pour appuyer les besoins très significatifs de la Garde côtière au cours des prochaines années. » — Jean-Yves Duclos

Pour l’heure, sur les 18 nouveaux navires annoncés, 2 navires de patrouille extracôtière et de l’Arctique seront construits à Halifax au chantier maritime d’Irving et les 16 autres le seront à Vancouver, chez Seaspan. Ces derniers navires seront des bateaux plus polyvalents qui pourront appuyer une variété de missions, comme le déglaçage léger.

Rien n’est encore officiellement inscrit dans le carnet de commandes du troisième chantier maritime, mais dans le contexte où ceux de Vancouver et d’Halifax sont déjà assez chargés, il n’est pas exclu que la construction de certains navires annoncée hier soit par exemple déplacée chez ce nouvel acteur, a indiqué M. Duclos.

« Un grand jour », dit Davie

Chez Davie, on envisage d’ailleurs cette possibilité avec beaucoup d’enthousiasme. « Franchement, c’est un grand jour pour nous. On dit depuis longtemps que cette stratégie-là ne fonctionnait pas, et maintenant, on a un gouvernement fédéral qui reconnaît cette évidence », s’est réjoui le vice-président aux affaires publiques, Frédérick Boisvert.

Lisez le gazouillis publié par le chantier Davie

Pour l’entreprise de Lévis, il est « insensé » que Davie — le plus grand chantier maritime du Canada — ne soit pas un partenaire de la Stratégie nationale de construction navale. Davie ne cache pas que, s’il devient le troisième élu, cette « reconnaissance » viendra consolider ses activités et quelque 2000 emplois au Québec.

« Pour finir, ça veut dire que si Davie devient ce troisième acteur, il va y avoir beaucoup de potentiel de contrats pour nous. Que ce soit à titre de fournisseur ou de constructeur, on va faire tout ce qui est en notre pouvoir pour s’assurer que les navires de la Garde côtière et de la Marine royale canadienne soient livrés à temps », a dit M. Boisvert.

Le syndicat « extrêmement déçu »

Mais la CSN, qui représente les travailleurs du chantier Davie, était loin de partager l’optimisme de l’entreprise et a émis des réserves en cette année de scrutin fédéral. « On est extrêmement déçus et ce n’est pas la première fois qu’on le dit : on considère que le Québec fait carrément rire de lui », a martelé le président de la CSN, Jacques Létourneau.

M. Létourneau s’explique mal pourquoi, sur 18 navires annoncés, aucun n’est promis à Davie.

« C’est le plus grand chantier maritime au Canada et on a 150 travailleurs sur une capacité de 2000. On n’est pas juste déçus, on a l’impression que malgré de belles promesses, le gouvernement libéral ne livre tout simplement pas. » — Jacques Létourneau

Le syndicat craint d’ailleurs que « l’on passe tout droit » avec l’arrivée de la campagne fédérale, alors que la Davie devra se soumettre à un appel concurrentiel pour assurer sa place dans la stratégie. Ce à quoi le ministre Duclos répond que le processus doit prendre « quelques semaines » seulement, puisque les « besoins sont pressants ».

« L’annonce [d’hier], c’est dans le cadre de la stratégie existante, avec les deux seuls partenaires », se défend M. Duclos, qui souligne que l’ajout de Davie, s’il se concrétise, permettra au chantier d’avoir accès « à tous les contrats » pendant de 15 à 20 ans.

Il faut rappeler que Davie avait été exclu de la Stratégie nationale en 2011 au profit de ses rivaux de la Colombie-Britannique et de la Nouvelle-Écosse.

Les réactions politiques

Une « claque envers le Québec », dit le NPD

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) affirme qu’il est grand temps que Davie « soit respecté » dans l’attribution de contrats et qualifie l’annonce de « claque envers le Québec ». Le député Alexandre Boulerice admet que c’est une bonne nouvelle si le chantier québécois est choisi comme troisième partenaire, mais, rappelle-t-il, encore faut-il que Davie « obtienne ensuite une part qui est juste et équitable ».

De la « poudre de perlimpinpin », dit le Bloc

Au Bloc québécois, on doute des intentions réelles des libéraux alors « qu’il n’y a rien de concret » à ce stade. « J’ai l’impression qu’on tente de lancer de la poudre de perlimpinpin à la population et aux travailleurs de la Davie, mais qu’en bout de piste, on va continuer de prendre des décisions politiques qui ne sont pas efficaces ni rentables », a déclaré le député Michel Boudrias, qui réclame une commission d’enquête spéciale sur la question.

Silence chez les conservateurs

Il a été impossible de parler avec un député conservateur hier. L’élu qui représente la circonscription où se trouve le chantier naval, Steven Blaney, n’a pas pu être joint avant la publication. Alors qu’il interpelle régulièrement les libéraux au sujet de Davie en Chambre, le député de Bellechasse–Les Etchemins–Lévis n’a pas non plus commenté l’annonce du gouvernement sur Twitter, bien qu’il soit actif sur le réseau social.