Dans le temps, la vie des villages tournait autour de l’église et du magasin général. Cet été, notre chroniqueuse Stéphanie Grammond visite ces commerces qui témoignent de la vitalité économique de leur patelin.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Il n’y a pas d’arbre à paparmanes à Sainte-Élizabeth-de-Warwick. Mais avec ses idées un peu folles, Jean Morin réussit à attirer dans son patelin autant de visiteurs que Fred Pellerin à Saint-Élie-de-Caxton.

Et tout comme le célèbre conteur, Jean Morin est parvenu à dynamiser son charmant village de près de 400 habitants en puisant dans son patrimoine, un vrai petit miracle à l’heure où les villages se dévitalisent.

« L’an dernier, à la fête de Noël, il y avait une centaine d’enfants de moins de 12 ans, ici à la salle communautaire », se réjouit Stéphanie Ouellet, qui compte elle-même trois petits d’âge préscolaire.

Depuis deux semaines, c’est elle qui gère le magasin général, bâti en 1945, que son beau-père Jean Morin a racheté il y a deux ans avec d’autres partenaires.

Il y a Luce Bourgeois, infirmière à la retraite, qui a refait une beauté à l’établissement en mettant en valeur les matériaux d’antan, comme le plancher de bois qui se cachait sous le prélart.

Son conjoint Claude Béliveau, conseiller financier dans la vie de tous les jours, se lève à l’aube tous les vendredis et samedis matin pour pétrir le pain et enfourner sans relâche jusqu’à 15 h ses 500 baguettes, fougasses, pains aux noix… sans oublier sa fameuse pizza à la crème fraîche et au fromage Louis d’Or. Avec un peu de poivre là-dessus, il paraît que c’est divin.

L’ancien magasin général est devenu un café et une épicerie où l’on peut se procurer des produits locaux comme des bières de microbrasserie, des vins du Québec, du café équitable importé d’Haïti et torréfié sur place, mais surtout les fromages de la Fromagerie du presbytère qui est juste en biais de l’autre côté de la rue principale.

Mais les nouveaux proprios gardent sur les rayons ce qui tient à cœur à la clientèle de toujours, comme cet adepte de Pepsi diète et de gâteaux Vachon qui fait son pèlerinage quotidien au magasin.

« On s’arrange pour en avoir toujours pour lui », assure Stéphanie.

Le magasin général a aussi conservé sa section de quincaillerie agricole, qui a été déplacée dans une pièce à l’arrière de l’établissement.

« Ce n’est peut-être pas rentable au pied carré, mais c’est nécessaire pour le village », affirme Jean en me montrant quelques rares spécialités.

À quel autre endroit les agriculteurs des environs pourraient-ils dénicher des numéros rouges pour mettre dans le cou des vaches et des « anneaux antitéteurs » pour les veaux ?

« Je vous mets au défi de trouver ça dans un Rona ! », blague Jean qui dirige la ferme familiale Louis d’Or, juste en arrière du magasin. Ses quatre enfants forment la cinquième génération à y travailler.

Car Jean, lui, est devenu le curé du village… enfin presque.

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Sa vocation, c’est le fromage. Il a eu l’illumination en visitant la région du Jura, en France.

« Je me suis dit : on fait du lait biologique. Pourquoi ne pas aller plus loin ? »

Il y a 10 ans, Jean Morin a donc acheté le presbytère où il fabrique maintenant 8 fromages fins qui ont remporté 32 prix et mentions, dont les prestigieux Caseus d’or pour le Louis d’Or et le Bleu d’Élizabeth.

Lorsque la paroisse a dû se départir de l’église, il y a trois ans, Jean a racheté le lieu de culte qui a vécu une étonnante conversion. La nef sert maintenant à l’affinage de quelque 2000 meules de Louis d’Or qu’un robot retourne et frotte religieusement plusieurs fois par semaine avec une solution qui ressemble fort à de l’eau bénite.

La chaleur dégagée par les compresseurs est suffisante pour chauffer la chapelle qui a été préservée pour la messe, à laquelle participe encore une dizaine de fidèles.

Tous les vendredis, à 18 h, quelqu’un monte dans le clocher pour faire sonner les cloches qui annoncent que le fromage en grains est prêt. Et alors, c’est la fête au village !

On sert des plateaux de fromages, du pain frais, des pâtisseries, tandis que des chansonniers égaient l’atmosphère. Pouvez-vous croire que ces « vendredis fous » attirent en moyenne 3000 personnes qui passent leur soirée sur le gazon en face de l’église et finissent souvent par danser dans la rue ?

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Mais Jean mijote quelque chose d’encore plus saugrenu pour samedi prochain, le 3 août. Il veut décrocher le record Guinness de la plus grosse poutine du monde, en cuisinant une poutine de 4000 kg (le record est de 2000) qui s’étalera sur une table de 60 pi de long et 5 pi de large.

« Vous voyez qu’on ne s’ennuie pas avec M. Morin ! », me lance Claude.

Pour cette grande occasion, l’événement aura lieu à Warwick.

« On sait tous que c’est à Warwick que la poutine a été inventée. Pas à Drummondville », insiste Luce, sourire en coin.

Pour transporter le fromage en grains de Sainte-Élizabeth jusqu’à Warwick, Jean a convoqué 150 cyclistes qui mettront chacun 2 kg de fromage dans leur sac à dos et rouleront dans un grand cortège, tous habillés de la même façon.

Spécialement pour l’événement, la Maison musicale de Warwick a composé l’Hymne à la poutine. Un incroyable « ver d’oreille », apparemment.

Jean Morin a encore plein d’autres idées folles en tête.

Par exemple, il rêve de faire ses charcuteries locales d’appellation Louis d’Or à partir de « cochons laineux ».

« C’est un cochon plus gras, plus rustique. Ça vient d’Europe de l’Est. La couenne de lard est ça d’épais », m’explique Jean en écartant les doigts d’au moins quatre centimètres.

Les bêtes pourraient être engraissées avec le petit lait dont Jean ne sait quoi faire et la drêche, un résidu d’orge produit lors de la fabrication de bière de la microbrasserie Moulin 7 à Asbestos, à 20 minutes de Sainte-Élizabeth.

Vous voyez, rien ne se perd, tout se crée. Il suffit d’avoir une tête bouillante d’imagination comme Jean Morin et sa famille.

Sainte-Élizabeth-de-Warwick en bref

Date de constitution : 1887

Région administrative : Centre-du-Québec

MRC : Arthabaska

Superficie : 52 km2

Population : 394

Source : ministère des Affaires municipales et de l’Habitation du Québec