Si vous êtes sur le point d’acheter une maison neuve, je parie que vous aimeriez savoir si votre entrepreneur est un premier de classe ou un cancre.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Ce genre de bulletin existe. Les notes devaient être diffusées hier par le plan de Garantie de construction résidentielle (GCR). Les associations de consommateurs du domaine immobilier avaient applaudi en chœur à l’annonce de cette judicieuse initiative.

Mais à la dernière seconde, le gouvernement a tout bloqué, cédant aux pressions du lobby des constructeurs.

« On était prêts. Mais le cabinet [de la ministre de l’Habitation] nous a demandé de reporter temporairement la publication », m’a expliqué François-William Simard, vice-président aux communications et aux relations partenaires de GCR.

Tant pis pour les consommateurs !

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L’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec (APCHQ) prétend que la publication du bulletin des entrepreneurs est loin de la mission de GCR, qui est de gérer le plan de garantie.

Bien au contraire ! Il me semble que cette initiative est au cœur de son mandat de défense du public. Créé en 2015, le plan de GCR offre une protection aux acheteurs de maisons neuves qui peuvent se tourner vers lui si un défaut de construction survient après la prise de possession de la résidence.

Afin d’améliorer la qualité de la construction et de prévenir les réclamations, GCR mène des inspections sur les chantiers et accorde aux entrepreneurs des cotes variant de AA à D.

La santé financière de l’entreprise et la satisfaction de la clientèle sont aussi prises en considération dans l’établissement de la cote globale qui permet de déterminer le coût de la garantie pour chaque entrepreneur.

Meilleure est la cote, moins chère est la garantie.

Ce principe de l’émulation encourage donc les entrepreneurs à s’améliorer. Dévoiler les cotes au grand public vise exactement le même objectif : pousser les entrepreneurs vers l’excellence afin de réduire les problèmes, les réclamations et, ultimement, le coût de la garantie.

D’ailleurs, cette mesure est inscrite noir sur blanc dans la Politique d’information sur l’entrepreneur de la Régie du bâtiment du Québec (RBQ). On y précise que GCR doit veiller à « la diffusion de cette information de manière à favoriser une hausse de la qualité de la construction résidentielle ».

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Alors pourquoi l’industrie s’offusque-t-elle d’une initiative qui est prévue depuis longtemps ? L’APCHQ écrit que la publication des cotes risque de causer « des impacts négatifs à la réputation d’entreprises ».

Mais il est dur de croire que cette diffusion sera préjudiciable à la vaste majorité des entreprises qui font leur travail comme il faut et qui obtiennent une cote satisfaisante.

Pour les autres, les clients ont raison de vouloir connaître le nom des 12 % d’entrepreneurs qui ont une cote décevante de C ou D. L’APCHQ veut-elle vraiment défendre les entreprises boiteuses au détriment des consommateurs ?

Proportion d’entrepreneurs par cote attribuée AA : 30 % A : 38 % B : 20 % C : 11 % D : 1 % Source : GCR

L’APCHQ précise que les consommateurs auront droit à la même garantie, peu importe la cote de l’entrepreneur. À son avis, « la publication des cotes sème nécessairement un doute dans l’esprit des consommateurs ».

Je ne suis pas d’accord ! Les consommateurs sont assez intelligents pour faire la part des choses. En ayant accès à plus d’information, ils seront en mesure de prendre une décision plus éclairée.

Ce n’est pas parce qu’un client sait qu’il est protégé par la garantie GCR qu’il a le goût de faire affaire avec n’importe qui. Personne n’a envie d’être obligé de faire une réclamation, surtout quand il s’agit du plus important investissement de sa vie.

« Diffuser les cotes est très avantageux, car il s’agit de l’information la plus fiable au Québec sur les entrepreneurs. » — Marc-André Harnois, directeur général de l’Association des consommateurs pour la qualité de la construction

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Mais l’APCHQ se plaint que les entreprises naissantes seront désavantagées, car elles n’ont pas suffisamment d’historique pour avoir une cote autre que la lettre N.

Pour les entrepreneurs qui se lancent en affaires, la cote technique peut être disponible après quelques mois seulement, tandis qu’il faut attendre trois ans pour obtenir la cote de satisfaction de la clientèle.

Mais le fait de ne pas avoir de cote ne signifie pas que l’entreprise est incompétente. Cela indique simplement que l’entreprise fait ses premiers pas dans l’industrie… à moins qu’il ne s’agisse d’un entrepreneur dont la société mère a l’habitude de former une nouvelle coquille juridique pour chacun de ses projets.

Avec cette tactique, certains entrepreneurs établis de longue date parviennent à se mettre à l’abri de poursuites. Dès que le projet est terminé, ils vident la coquille. Inutile de les traîner en cour, il ne reste plus dans l’entreprise qu’un classeur vide.

Si la publication de cotes N permet de démasquer ce genre de fly by night, ce sera tant mieux.