Le professionnel des crises. C’est le titre qui coiffait une chronique que j’ai écrite il y a sept ans sur Jean-Marc Eustache, le cofondateur et PDG de Groupe Transat, qui résumait les 25 années de l’entreprise spécialiste du voyage depuis son entrée en Bourse, en 1987. À 71 ans, au moment même où il doit partir à la retraite, voilà que Jean-Marc Eustache doit résorber l’ultime crise de sa carrière.

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

Le timing ne pouvait pas être plus opportun. C’est en marge de l’assemblée annuelle des actionnaires de Groupe Transat mardi matin que Jean-Marc Eustache a confié que l’entreprise suscitait la convoitise d’acheteurs potentiels.

S’il ne s’agit pas du scénario souhaité par Jean-Marc Eustache et l’équipe de direction de Groupe Transat, cette éventualité d’une prise de contrôle n’est pas une surprise.

Les actions ordinaires de Transat, sans droit de vote multiple, ont toujours fait de l’entreprise une cible potentielle de prise de contrôle hostile ou amicale et la direction n’avait d’autre choix que de soumettre les offres qu’elle avait reçues à l’examen de son conseil d’administration.

Ce qui a été fait. Jean-Marc Eustache a confirmé qu’un groupe d’experts indépendant avait été constitué pour étudier les offres à leur valeur et pour voir à la suite des choses.

Ce que l’on constate toutefois, c’est qu’au prix d’aubaine où se négociait l’action de Groupe Transat la veille de l’assemblée des actionnaires — avec une valorisation boursière totale qui s’élevait à seulement 215 millions —, on comprend bien que l’appétit de plusieurs ait été émoustillé.

On est bien loin de la valeur que Transat a déjà failli obtenir en 2007 lorsqu’un groupe qui s’intéressait à ses activités était prêt à débourser jusqu’à 1,2 milliard pour en faire l’acquisition.

C’est ce que m’avait confié Jean-Marc Eustache il y a deux ans dans le cadre d’une grande entrevue, lorsque je lui avais demandé s’il avait déjà songé à vendre Transat.

« Il y a 10 ans, en 2007, on a eu une super offre qui nous valorisait à 1,2 milliard. C’était l’époque où notre action était à 40 $ [son sommet historique], mais quand même, c’était beaucoup d’argent. »

« Mais on n’a jamais eu d’offre écrite, la crise financière a frappé dans les jours suivant cette proposition et notre acquéreur potentiel ne s’en est jamais relevé », avait relaté le PDG de Groupe Transat.

Une série de crises

Jean-Marc Eustache doit donc gérer une nouvelle crise, lui qui était sur le point de quitter son poste de PDG et de président du conseil pour céder les rênes à Annick Guérard, chef de l’exploitation du groupe.

Il y a deux ans, Jean-Marc Eustache a décidé de consacrer toutes ses énergies à la mise sur pied de la nouvelle division hôtelière du groupe Transat, une nouvelle activité capable de générer des marges de l’ordre de 40 %.

Une partie des liquidités de 620 millions que le groupe avait à sa disposition au 31 décembre dernier a d’ailleurs été engagée dans la réalisation de cette transformation qui a été entreprise pour stabiliser les revenus beaucoup trop fluctuants de ses activités de transport aérien.

Transat a connu de sérieuses difficultés financières au début des années 90, mais a été foudroyée par les attentats terroristes de septembre 2001 lorsqu’elle a dû mettre à pied 25 % de ses effectifs et réduire de 30 % ses capacités opérationnelles.

De 2002 à 2007, Transat a toutefois enregistré une belle croissance alors que la valeur de son action est passée de 15 $ à 40 $. Une valorisation que la crise financière a détruite pour ramener, en 2009, à 8 $ la valeur du titre de l’entreprise.

En 2007, Transat a été aussi frappée par la crise du papier commercial adossé à des actifs lorsque ses liquidités excédentaires de 154 millions ont été malencontreusement investies dans ces titres dont le marché s’est effondré. Transat a récupéré une partie de ses liquidités, mais a tout de même enregistré une perte de 47 millions.

Depuis 10 ans, la valeur boursière de Transat vivote au gré de la fluctuation des résultats financiers de l’entreprise pour atteindre un sommet de 20 $ et un creux à 3 $.

Bref, l’entreprise a été chroniquement incapable de livrer de la stabilité, et c’est ce que son PDG cherche à corriger depuis deux ans en mettant sur pied sa nouvelle division hôtelière.

Mais là encore, Jean-Marc Eustache doit maintenant gérer en priorité la crise qui vient d’éclater, celle qui touche l’avenir même de l’entreprise qu’il a fondée.

Avec ses quelque 437 000 actions de Transat, le PDG ne fera pas une fortune si jamais une transaction est conclue et il souhaite sûrement que l’entreprise poursuive sa destinée de façon souveraine, au lieu d’être éventuellement démantelée par un acquéreur qui opterait pour une rentabilité rapide et efficace.

Jean-Marc Eustache n’a pas de cellulaire ni d’ordinateur, mais il sait compter et il a une bonne idée de la vraie valeur de Transat. On a hâte de voir comment il va sortir de cette dernière crise.