Avez-vous déjà vu une série télé qui parle autant des difficultés du pompage de lait maternel dans les toilettes du bureau que des entorses à la pureté de leurs principes que doivent faire les entrepreneurs en démarrage d’entreprise à court de liquidités ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Une série où un personnage éprouve autant de culpabilité à laisser son bébé à la maison en partant travailler que de plaisir à ne pas avoir à s’occuper dudit bébé, en voyage d’affaires ?

Une émission où une femme d’affaires nouvelle mère de famille choisit de postuler en secret pour une promotion a) pour ne pas être bloquée par son mari et b) parce qu’elle déteste l’idée que le jeune collègue célibataire sans enfant puisse avoir le boulot à sa place ? Une émission où on n’a pas peur de parler de porno au féminin, de menstruations, de violence, de dépression, entre quelques argumentaires de vente, un remue-méninges de stratégie et une réunion du conseil d’administration ?

Si tout ça vous fait sourire, bienvenue chez Workin’ Moms, la série créée, réalisée et produite par Catherine Reitman, une comédie qui a cartonné dans le reste du pays, sous les radars des téléspectateurs québécois pendant deux ans alors qu’elle était uniquement diffusée à la CBC et qu’on vient de découvrir, paradoxalement, par l’entremise de Netflix. (La série est aussi diffusée sur le site web de CBC pour ceux qui veulent regarder les trois saisons.)

L’histoire s’articule surtout autour de quatre personnages, quatre mères qui travaillent. Toutes se connaissent à cause d’un groupe de discussion pour nouvelles mamans, où elles font face au regard plein de jugement des autres membres du cercle. Peu importe. Cela n’empêchera pas nos personnages — une psychiatre à son compte, une spécialiste des relations publiques, une autre en immobilier et une informaticienne travaillant dans une vaste entreprise techno – de prendre toutes les mauvaises décisions du monde.

Je ne veux pas trop dévoiler de la trame narrative, mais ce qui est intéressant, c’est que rien n’y est traité en noir et blanc et que l’exagération de la comédie n’a jamais semblé aussi vraie.

En marge des caricatures hilarantes des milieux de travail – de la solitude étouffante du travailleur indépendant à la boîte techno remplie de collègues capricieux, en passant par l’agence de pub cool où on prend des microdoses de drogue pour stimuler la créativité –, qu’on parle de congédiements, de contrats douteux, de promotions, de l’importance du travail comparé à celui de la maternité, de relations amoureuses au boulot, de culpabilité ou d’ambition — parce que toutes les quatre en ont, dans leurs secteurs respectifs —, on vogue entre les zones floues, celles que connaissent toutes les mères, voire les parents, sur le marché du travail.

Les personnages adorent leurs enfants et feraient tout pour eux, mais leurs sentiments sont complexes et il y a des tiraillements. Leurs carrières comptent aussi. Et pour beaucoup. Et elles font des erreurs. Et elles font face à des êtres détestables sans être nécessairement parfaites, par contraste.

En entrevue sur différents médias, la créatrice Catherine Reitman, qui joue aussi le rôle principal, a expliqué que les personnages étaient tous un aspect de sa personnalité grossi à la loupe. Et que l’écriture de l’émission a commencé alors qu’elle traversait une dépression post-partum. Cette idée qu’une mère soit juste dépassée par les événements tout en étant solidement accrochée à ses amours à la fois pour la maternité et la carrière, elle vient de là.

Tout un programme.

Catherine Reitman, qui coproduit la série avec son mari — il joue aussi le rôle de son mari dans l’émission —, a eu de la difficulté à vendre son projet.

En entrevue à la télé américaine, elle a expliqué qu’on trouvait son concept trop décroché de la réalité. « Les femmes ne s’y retrouveront pas », lui a-t-on dit.

Tu parles.

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Sally Catto, directrice de la programmation à la CBC, a donné le feu vert à la série Workin’ Moms en 2017.

C’est une femme cadre à la CBC, la directrice de la programmation Sally Catto, qui a finalement donné le feu vert à la série, dont la diffusion a commencé en 2017.

La scène du pilote qui l’a marquée ? Quand un des personnages, effondré à cause des blagues culpabilisantes que font ses collègues — « est-ce que ton bébé appelle déjà la gardienne maman ? » —, se fait finalement offrir un peu de sympathie et proposer de rentrer à la maison voir son enfant. Et elle répond, en larmes, qu’elle veut rester au travail. « Voilà la vérité du déchirement », a déclaré en entrevue Mme Catto au Globe and Mail. « Cette pression quand, à la fois, tu adores ton enfant, mais tu veux travailler… J’ai vu ça et je me suis dit : “Oh mon Dieu.” »

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L’histoire de Workin’ Moms, en vrai, c’est donc aussi l’histoire des points de vue différents qu’apportent les femmes dans des postes de direction.

Cette réalité n’a pas échappé à Catherine Reitman, qui a agi à titre de productrice déléguée et embauché beaucoup de femmes pour produire ses émissions, les deux tiers de l’équipe en fait. Dans tous les corps de métier sur le plateau et dans les coulisses.

Comme l’a dit Reitman un jour en entrevue, paraphrasant l’oncle de Spiderman : « Un grand pouvoir implique… la responsabilité d’embaucher des femmes. »

Une série à regarder en pompant. Ou pas.