François Trahan n'a jamais cherché à être consensuel. Stratège en chef chez le courtier Bear Stearns à Wall Street, il avait été l'un des rares analystes financiers à annoncer la fin de la bulle technologique en 2000. En 2005, il a été le premier à sonner le glas de la bulle immobilière. Aujourd'hui, il est d'avis que l'économie américaine aura besoin d'une génération entière avant de retrouver le point d'équilibre.

Jean-Philippe Décarie, envoyé spécial LA PRESSE

Si ce scénario ne laisse pas beaucoup de place à l'optimisme, la crédibilité de François Trahan nous permet toutefois de croire que sa dernière prévision pourrait effectivement s'avérer.

Après avoir raflé le titre de meilleur stratège boursier de Wall Street durant quatre années sur cinq, un titre décerné par le magazine Institutional Investor - il s'est classé deuxième l'année où il a changé de firme et a peu publié d'analyses économiques -, François Trahan s'est joint en février dernier à Ed Wolfe, un ancien collègue de chez Bear Stearns et bon ami, pour fonder la firme Wolfe Trahan.

Cette petite maison de courtage et de recherche est spécialisée dans le secteur du transport et de l'analyse quantitative, le champ d'expertise de l'économiste montréalais, qui est vice-président et stratège en chef de Wolfe Trahan & Co.

«On a commencé l'an dernier avec 14 employés. Aujourd'hui on est rendu 42 et on élargit nos secteurs de recherche. Chris Senyek, avec qui j'ai travaillé durant trois ans chez International Strategy and Investment Group (ISI), vient de se joindre à notre équipe à titre d'analyste principal en comptabilité et politiques fiscales. On est vraiment une boîte de niche», explique François Trahan.

Une crise qui va durer

Si Wolfe Trahan fait bien son chemin dans la jungle impitoyable de Wall Street et dans un contexte financier extrêmement difficile, François Trahan ne reste pas moins inquiet de la situation économique américaine. La crise financière de 2008 a laissé des stigmates irréparables, selon lui.

«On est dans un monde différent de celui de 2008. Les taux d'intérêt sont à zéro, le déficit budgétaire a atteint un niveau critique et le gouvernement ne peut plus intervenir. On va devoir faire face à des politiques d'austérité sans précédent et ça va prendre au moins une génération avant que les choses ne se replacent», anticipe le stratège.

Selon lui, la situation est maintenant comparable à celle qui prévalait lors de la crise de 1930. Les administrations publiques - le gouvernement central, les États, les villes - n'ont plus de levier financier et sont même devenues des agents de ralentissement économique.

«Historiquement, depuis les années 60, on voyait chaque mois une augmentation des effectifs dans le secteur public. Depuis plus d'un an, chaque mois, les gouvernements réduisent le nombre de leurs employés. Ils ne sont plus capables de payer et ils n'ont plus de capacité d'emprunt. La relation entre le crédit et la dette est devenue intenable», souligne-t-il.

François Trahan est particulièrement critique à l'endroit de la politique monétaire de la Réserve fédérale américaine. L'assouplissement quantitatif mis de l'avant par Ben Bernanke pour faire face à la crise a miné les chances d'une reprise rapide.

«Les Américains étaient prêts à faire des sacrifices. Mais en laissant tomber le dollar américain, la Réserve fédérale a ouvert la voie aux poussées inflationnistes qui vont freiner toutes les opportunités de reprise», dit-il.

Une grogne «légitime  et prévisible»

Le mouvement de grogne et de ras-le-bol généralisé qui est incarné depuis un mois par le mouvement Occupy Wall Street était, selon lui, tout à fait prévisible et légitime.

«J'étais persuadé qu'un tel mouvement allait prendre forme, mais je pensais qu'il serait dirigé contre la Réserve fédérale et sa politique monétaire qui a eu pour effet de faire augmenter le prix des matières premières. Les Américains qui sont endettés et sans travail ont dû payer cher leur essence tout au long de l'été.

«Mais la réaction populaire s'est cristallisée autour de Wall Street et du monde financier. C'était tout à fait atypique de voir la semaine dernière les manifestants défiler devant les maisons des riches PDG. On a toujours célébré la richesse aux États-Unis. C'est un changement de cap qui en dit long sur la profondeur de la crise», constate François Trahan.

L'ère de l'incertitude

Le stratège boursier vient d'ailleurs de consigner toutes ces observations dans un livre - The era of incertainity - qu'il a lancé au mois d'août dans la foulée de la crise du déplafonnement de la dette américaine et au plus fort de l'hécatombe boursière.

«On devait initialement lancer le livre en octobre, mais cela aurait coïncidé avec l'accouchement de ma femme (leur troisième enfant). En devançant la publication du livre, on a profité d'un timing incroyable», observe-t-il.

S'il n'est pas taciturne de nature, François Trahan reste toutefois d'une implacable objectivité devant les faits observables de l'économie.

«Le taux de chômage officiel est de 9,1 % aux États-Unis, mais le taux réel de sans-emploi est de 16,5 %. Ce qui veut dire que ce sont plus de 22 millions d'Américains qui ne travaillent pas.

«Les économistes tablaient sur une forte reprise en 2011 avec un taux de croissance anticipé de 4 % au premier trimestre. Or le taux de croissance effectif a été de seulement 0,6 % au premier trimestre. On n'est pas sorti de la crise», analyse-t-il froidement.