Le dioxyde de titane vient d’être banni dans tous les pays d’Europe, mais cet additif alimentaire continue d’être utilisé au Canada dans des yogourts, de la crème glacée et des pâtisseries pour les rendre plus blancs. Cet ingrédient n’est pas le seul qui soit autorisé ici, mais interdit outre-mer.

Publié le 31 juillet
Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

« Le dioxyde de titane, c’est un agent blanchissant qui sert à rendre les aliments plus blancs et plus opaques, à leur donner un éclat de blancheur », explique Anne-Marie Desbiens, chimiste et auteure du blogue La Foodie scientifique. « Il est utilisé dans des crèmes glacées, des glaçages, parfois des vinaigrettes », ajoute-t-elle.

En janvier dernier, la Commission européenne a banni le dioxyde de titane comme additif alimentaire et a accordé une période de transition de six mois à l’industrie. L’interdiction s’applique désormais. L’ingrédient demeure permis dans les peintures et les matériaux de construction ainsi que dans les cosmétiques, comme la crème et le dentifrice.

Stella Kyriakides, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire de la Commission européenne, a affirmé que les nanoparticules de cet additif n’étaient plus jugées sûres.

PHOTO JOHN THYS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Stella Kyriakides, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire de la Commission européenne

La sécurité des aliments consommés par nos citoyens et la santé de ces derniers ne sont pas négociables.

Stella Kyriakides, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire de la Commission européenne

Devant la décision des 27 pays membres de l’Union européenne, Santé Canada a publié un « Rapport sur les connaissances scientifiques actuelles », au mois de juin dernier. « Les conclusions du groupe d’experts de l’UE ont été prises en compte dans le présent rapport, mais la Direction des aliments de Santé Canada a effectué son propre examen complet des données scientifiques disponibles », lit-on dans le document.

« Les experts [de l’Union européenne] n’ont pas conclu que les particules de TiO2 étaient génotoxiques, mais ils n’ont pas pu écarter non plus la possibilité qu’elles le soient », souligne le rapport.

L’Union européenne a banni le dioxyde de titane par prévention, explique Annie Ferland, nutritionniste et docteure en pharmacie. Elle ajoute qu’il est impossible de savoir si les craintes liées aux nanoparticules sont fondées ou non.

« La véritable question qu’on devrait se poser, c’est : pourquoi on utilise des colorants alimentaires ? », demande l’auteure du blogue Science & fourchette.

Le colorant ne sert qu’à colorer. Il n’apporte rien à la conservation, il n’apporte rien à la valeur nutritive des aliments. Il a seulement un rôle esthétique, contrairement à certains additifs qui ont un effet sur la texture ou sur la conservation.

Annie Ferland, nutritionniste et docteure en pharmacie

Aleck Guès-Bergeron, qui a rédigé son mémoire de maîtrise sur les particules de dioxyde de titane, est aussi d’avis que l’additif, qui a une fonction « esthétique », devrait être banni au Canada tant que les risques sur la santé humaine ne seront pas complètement écartés. « Est-ce que c’est vraiment impératif d’avoir cet additif en circulation ? On pense à la chaîne alimentaire et au danger pour l’humain, mais une fois qu’il se retrouve dans l’environnement, on n’a pas de données sur les effets sur la faune et la flore, non plus », relève-t-elle.

Au Canada, le dioxyde de titane apparaît souvent sous le nom de « colorant » dans la liste des ingrédients des aliments. À défaut d’interdire l’additif, la réglementation canadienne concernant l’étiquetage devrait être resserrée, croit Ciprian-Mihai Cirtiu, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique (INSPQ). Le chercheur a participé à une étude permettant de mesurer les concentrations de nanoparticules de dioxyde de titane dans les fluides corporels. La recherche s’est illustrée dans le « top 5 des découvertes scientifiques de l’année 2021 » du journal Le Soleil.

Le terme “colorant alimentaire” ne permet pas de savoir si l’aliment contient du dioxyde de titane ou un autre oxyde métallique, ni la teneur, ni la concentration. Selon moi, la population devrait savoir ce que contiennent les aliments. C’est notre droit de savoir ce qu’on ingère, ce qu’on mange. C’est notre droit de savoir.

Ciprian-Mihai Cirtiu, conseiller scientifique à l’Institut national de santé publique (INSPQ)

Quelque 450 additifs au Canada

Le dioxyde de titane n’est pas le seul additif qui est interdit en Europe, mais autorisé au Canada. L’azodicarbonamide est utilisé ici comme blanchissant dans certains pains, bagels, pâtes à pizza et pâtisseries, alors qu’il est interdit depuis plus de 10 ans en Europe. En anglais, il est surnommé « yoga mat » parce que le composé chimique est utilisé dans la fabrication de polychlorure de vinyle (PVC).

L’huile végétale bromée est également bannie sur la majeure partie du continent européen, alors qu’elle est utilisée dans des boissons gazeuses au parfum d’agrumes, en Amérique du Nord. Des études ont démontré qu’une exposition à long terme à cet ingrédient pouvait causer des maux de tête, des pertes de mémoire et des problèmes de coordination.

Au Canada, environ 450 additifs alimentaires sont approuvés par Santé Canada, alors que 320 sont permis en Europe. Dans la plupart des cas, les aliments dans lesquels ils peuvent être utilisés et les quantités permises sont strictement encadrés.

Kevin James Wilkinson, professeur titulaire au département de chimie de l’Université de Montréal, affirme que les Européens sont particulièrement « proactifs » avec leurs réglementations pour protéger la santé de leurs citoyens. « Les Européens, de manière générale, veulent éviter les risques pour la population alors qu’aux États-Unis, ils sont complètement à l’opposé et sont très permissifs. Au Canada, on se retrouve un peu entre les deux et notre réglementation est influencée autant par l’un que par l’autre. »

Il reste que les chercheurs canadiens — et étrangers — sont submergés par une « une vague de produits chimiques qui ne cesse de grandir », souligne Aleck Gues-Bergeron. Effectuer une étude rigoureuse sur chacun des additifs est une tâche colossale… voire impossible, dit-elle.

« Les organes gouvernementaux responsables de ces recherches, ils ont peu de chercheurs, peu de fonds et peu de temps », se désole-t-elle.