Des produits chimiques qui perdurent très longtemps dans l’environnement causent des problèmes graves au foie, selon une nouvelle étude californienne parue cette semaine. Les perfluorés pourraient être responsables d’une récente augmentation d’un genre d’hépatite.

Publié le 2 mai
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Trop de gras dans le foie

Après le cancer et les troubles immunitaires, l’hépatite. Plusieurs études animales et humaines semblaient ces dernières années indiquer que les perfluorés étaient associés à une augmentation nocive de la quantité de gras et de l’inflammation dans le foie. Mais était-ce une coïncidence ? En recoupant toutes ces études, des chercheurs de l’Université de Californie du Sud ont démontré un lien de causalité entre les perfluorés et la maladie du foie gras non alcoolique (NAFLD, selon l’acronyme anglais). « Les études humaines étaient limitées parce qu’il est trop invasif de faire des biopsies du foie », explique l’une des auteures de l’étude d’Environmental Health Perspectives, Liz Costello. On utilise des enzymes du foie et d’autres biomarqueurs associés à la quantité de lipides dans le foie, mais ce n’est pas parfait. Il y a des tentatives d’utiliser de l’imagerie par résonance magnétique ou par ultrasons, mais ça reste à améliorer. En plus, ces biomarqueurs du foie chez l’animal et l’humain sont assez différents. Donc il fallait combiner toutes ces études pour établir un lien de causalité. »

Le sucre aussi

Un autre indice milite en faveur du rôle des perfluorés dans la NAFLD : l’obésité, aussi associée à cette hépatite, n’explique pas toute l’augmentation de sa prévalence. « On pense donc que des produits chimiques influencent le métabolisme du foie et mènent à la NAFLD, dit Sarah Rock, une autre coauteure. Il était donc plausible que les perfluorés soient impliqués. » Les chiffres sur la prévalence de la NAFLD sont très variés, justement à cause de la difficulté du dépistage. L’étude californienne donne 25 % pour les États-Unis, sur la base d’une projection que la prévalence de la NAFLD passera de 25 % à 30 % d’ici 2030, publiée en 2018 dans la revue Hepatology. Les auteures ont fourni à La Presse une autre étude, publiée en 2020 dans la revue BMJ Open, qui fait état d’une augmentation de 7 % à 10 % de la prévalence de la NAFLD aux États-Unis entre 1990 et 2017. L’un des spécialistes du lien entre l’obésité et la NAFLD, Robert Lustig, de l’Université de Californie à San Francisco, estime plutôt sa prévalence à 45 %. Le DLustig, qui s’est illustré depuis dix ans par son combat contre le sucre (il avait même réclamé un âge minimum comme pour l’alcool), estime toutefois que les perfluorés ne peuvent causer la NAFLD. « L’alimentation occidentale cause la NAFLD, mais les perfluorés accélèrent le passage de la NAFLD à une forme plus grave de maladie du foie », dit le DLustig. Jennifer Schlezinger, qui a mis au point des souris transgéniques dont le foie est plus semblable à celui de l’humain à l’Université de Boston, n’est pas d’accord avec le DLustig. « Les perfluorés changent la gestion des lipides par les cellules du foie », dit la biologiste de Boston.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ DE BOSTON

Jennifer Schlezinger

Quel est le danger ?

Les preuves les plus solides de l’effet néfaste des perfluorés sont liées à une usine de perfluorés en Virginie-Occidentale dont les déversements massifs ont inspiré le film Dark Waters (2019). Les voisins de l’usine, qui avaient une concentration sanguine de perfluorés 10 000 fois plus importante que la moyenne, avaient un risque de cancer jusqu’à 2,8 fois plus élevé que la normale, une hausse similaire au risque de certains cancers conféré par l’obésité. À titre de comparaison, les sites considérés comme les plus à risque pour l’exposition aux perfluorés, près des aéroports et des bases militaires, génèrent des concentrations 10 fois plus importantes que la moyenne. Plus récemment, des études sur des enfants des îles Féroé ont montré que les perfluorés diminuent l’efficacité des vaccins. Quel effet est le plus inquiétant, le cancer, la NAFLD ou les troubles immunitaires ? « Je m’inquiéterais plus des troubles immunitaires », répond la Dre Schlezinger. Marc-André Verner, toxicologue à l’Université de Montréal qui a publié en février une étude montrant que la concentration de perfluorés dans le lait maternel peut être élevée, note de son côté que les agences réglementaires semblent baser leurs recommandations concernant les perfluorés sur leurs effets immunitaires, qui apparaissent à des doses plus faibles.

L’a b c des perfluorés

Les perfluorés sont des molécules découvertes par des chimistes dans les années 1940 et 1950, notamment par la société 3M. Les plus connus ont mené aux composés antitache Scotchgard et antiadhésif Teflon, et d’autres résistent aux gras, à l’eau, à la chaleur, ce qui les rend très attrayants pour les fabricants de tapis et de meubles, de mousses anti-incendie, de vêtements et d’emballages alimentaires, entre autres. Trois perfluorés sont interdits par la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants. Il s’agit d’une entente internationale couvrant 30 substances qui persistent longtemps dans l’environnement et le corps humain. Les 12 premières substances interdites par la Convention incluaient le pesticide DDT. Elles ont été appelées « les 12 salopards », une expression reprise d’un film de guerre américain des années 1960.

En savoir plus

  • 85 000
    Nombre de tonnes de perfluorés produites chaque année aux États-Unis
    SOURCE : EPA