Les changements climatiques et l’agriculture intensive ont diminué de moitié le nombre d’insectes dans le monde depuis 30 ans, selon une nouvelle étude britannique. Cette hécatombe pourrait expliquer des variations mystérieuses de la productivité agricole.

Publié le 25 avril
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Le climat ou l’agriculture ?

Les deux sont néfastes pour les insectes. « Les changements climatiques affectent les populations d’insectes, mais l’agriculture intensive est un facteur aggravant très important », explique Charlie Outhwaite, du Collège universitaire de Londres, qui est l’auteure principale de l’étude publiée la semaine dernière dans la revue Nature. Dans les régions où 75 % des habitats naturels sont préservés, les populations d’insectes n’ont baissé que de 7 %. Mais dans les régions où seulement 25 % des habitats naturels sont préservés, la baisse est de 63 %.

Moins d’insectes ou moins d’espèces ?

Moins d’insectes, mais aussi 27 % moins d’espèces. « Certaines espèces ont des fonctions uniques dans un écosystème, alors c’est particulièrement inquiétant », soulève Mme Outhwaite. Dans les régions où seulement 25 % des habitats naturels sont préservés, la baisse de la quantité d’espèces était d’un peu plus de 60 %, alors que dans les endroits où plus de 75 % des habitats naturels sont préservés, le nombre d’espèces diminuait de 5 %.

Ce qu’on a mesuré exactement

Il s’agit d’une analyse de 18 000 espèces d’insectes, provenant de données recueillies à 6000 endroits de la planète entre 1992 et 2012. En tout, il y a plus de 700 000 mesures d’abondance d’insectes. Ces bases de données avaient été générées par 264 autres études, et les biologistes londoniens les ont harmonisées. Ils ont notamment tenu compte de l’« effort d’échantillonnage » pour éviter que les études avec moins d’échantillonnage ne donnent un reflet artificiellement bas de la quantité d’insectes. Les changements climatiques étaient mesurés depuis le début du XXe siècle.

Pourquoi ne voit-on pas l’effet de ce carnage ?

« Il s’agit peut-être d’effets qu’on ne mesure pas pour le moment, estime Mme Outhwaite. Il y a des variations de la productivité agricole qu’on ne peut complètement expliquer, c’est peut-être un facteur sous-jacent. C’est la première fois qu’on a un portrait global, pas seulement de quelques espèces. Et c’est aussi la première fois qu’on mesure l’effet combiné du climat et de l’agriculture intensive. Il manque d’études sur le rôle des insectes dans les écosystèmes. »

Comprend-on bien que le Canada est moins touché ?

Oui, parce que les effets sont plus importants dans les tropiques, même si l’augmentation de la température est plus importante dans les latitudes nordiques. « C’est particulièrement inquiétant, parce que les tropiques sont très riches en biodiversité et qu’il y a moins d’études là-bas que dans les pays du Nord », affirme la biologiste britannique. Selon les données de l’étude, la baisse du nombre d’espèces d’insectes dépasse 60 % dans les tropiques quand l’agriculture est intensive, alors qu’elle est minime ailleurs. Dans certains cas, le réchauffement de la planète pourrait même être bénéfique pour les insectes sous les hautes latitudes.

Quelle est la prochaine étape ?

Mesurer les fluctuations temporelles du nombre d’insectes. Certaines études ont montré que les populations d’insectes diminuent et augmentent au fil des années, ce qui pourrait refléter une adaptation aux changements climatiques. « On veut comprendre dans quelles circonstances ça arrive, dit Mme Outhwaite. Mais la baisse que nous observons ne peut être une variation naturelle. » Les chercheurs londoniens veulent aussi voir si le réchauffement de la planète touche davantage les insectes qui volent par rapport à ceux qui vivent dans le sol.

En savoir plus

  • 900 000
    Nombre d’espèces d’insectes connues
    source : Institut smithsonian
    De 2 à 30 millions
    Nombre estimé d’espèces d’insectes
    source : Institut smithsonian