Des chercheurs de l’Université McGill viennent de lancer un essai clinique de phase 3 sur un antibiotique ayant des effets anti-inflammatoires, qui pourrait réduire à néant le risque de « choc pulmonaire » associé à la COVID-19. L’avantage de ce médicament, contrairement aux antiviraux et aux anticorps monoclonaux existants, est qu’il est abordable.

Publié le 29 nov. 2021
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Sécurité

Les vaccins contre la COVID-19 constituent une réussite éclatante de la médecine moderne. Mais il est temps de s’occuper de ceux qui tombent quand même malades de la COVID-19, soit les 5 % chez qui le vaccin fonctionne moins bien ou ceux qui ne sont pas vaccinés, par choix ou en raison d’une contre-indication, estime le pneumologue Jean Bourbeau, de l’Institut de recherche du CUSM, spécialiste de la maladie pulmonaire obstructive chronique (MPOC). « On a mis beaucoup d’efforts sur les vaccins et les mesures de santé publique, mais pas assez sur le thérapeutique », estime le Dr Bourbeau.

« On a les anticorps monoclonaux et bientôt les antiviraux, mais ils sont très chers et dans le premier cas, ce sont des injections. Il faut quelque chose qu’on puisse utiliser à plus grande échelle, notamment pour les pays pauvres. » L’étude clinique sur la dapsone, utilisée pour la première fois dans les années 1950 pour le traitement de la lèpre, a été lancée dans deux centres aux États-Unis. « On vise à avoir 1500 patients COVID-19, mais on fera une évaluation de sécurité après 500 patients traités », dit le Dr Bourbeau. Plusieurs autres centres aux États-Unis seront inclus dans l’essai clinique. La dapsone ne coûte que quelques dollars par pilule, contre plusieurs centaines de dollars ou même plus de 1000 $ dans le cas des anticorps monoclonaux.

Lépreux sud-coréens

La dapsone a été utilisée dans un petit essai clinique auprès de 22 patients en Corée du Sud, après que des chercheurs de l’Université nationale de Séoul eurent constaté que les pensionnaires d’une colonie de lépreux de l’île de Sorok, dans le sud du pays, étaient moins affectés par la COVID-19. Ils étaient justement traités avec la dapsone. Publiée en juin dernier dans la revue Vaccines, l’étude a montré que la mortalité chez les patients hospitalisés aux soins intensifs avec un « poumon de choc » (syndrome de détresse respiratoire aiguë) baissait de 40 % à 0 % avec la dapsone.

Ophtalmologie

L’idée de tester la dapsone est venue à Houfar Sekhavat, ophtalmologue du Nouveau-Brunswick qui connaît cet antibiotique, utilisé pour ses propriétés anti-inflammatoires en ophtalmologie. « J’y ai pensé dès le début de la pandémie et j’ai contacté le Dr Bourbeau, un gourou de la pneumologie au Canada », dit le Dr Sekhavat, qui fait régulièrement de l’aide humanitaire pour le traitement de la cataracte dans des pays pauvres. « Nous avons breveté le médicament au nom de la société Pulmonem. Je suis dans l’espace biotech depuis plusieurs années. Nous attendons impatiemment la réponse du gouvernement fédéral pour des subventions afin de mener l’étude à terme. »

La dapsone est aussi utilisée comme anti-inflammatoire pour des pneumonies touchant les sidéens, selon le Dr Bourbeau, qui dirige l’essai clinique et n’a aucun lien financier avec Pulmonem. Deux autres sociétés du Dr Sekhavat s’occupent de médicaments ophtalmologiques et du traitement de la calvitie.

Patients à risque d’abord

L’essai clinique inclura des patients de 70 ans et plus, ainsi que des patients de 40 à 69 ans ayant au moins un facteur de risque (obésité ou hypertension, entre autres). Ils recevront des pilules de dapsone deux fois par jour. Ils devront être traités dans la première semaine après le début des symptômes. Au début de l’année, une étude similaire sur un anti-inflammatoire peu dispendieux, la colchicine, avait inclus un groupe plus large de patients atteints de la COVID-19, mais ses résultats n’ont pas été statistiquement significatifs. « Si ça marche avec les patients plus à risque, on pourra peut-être élargir les indications de traitement », dit le Dr Bourbeau. La dapsone pourrait-elle être utilisée en prophylaxie, par exemple par des grands-parents à risque avant une grande fête familiale, comme cela est actuellement proposé pour les anticorps monoclonaux dans divers pays ? « C’est vraiment trop tôt pour envisager ça, mais le faible coût de la dapsone, évidemment, aiderait pour cette option », dit le Dr Bourbeau.

Le choc pulmonaire en chiffres

  • 17 % des patients américains hospitalisés après avoir été infectés par le variant Delta sont admis aux soins intensifs
  • 11 % des patients américains hospitalisés après avoir été infectés par le variant Delta sont mis sous respirateur
  • 10 % des patients américains hospitalisés après avoir été infectés par le variant Delta meurent

Source : Centres pour le contrôle et la prévention des maladies des États-Unis