(Montréal) Dans un peu plus d’un mois, le télescope le plus grand et le plus perfectionné du monde sera mis en orbite à partir d’un port spatial d’Amérique du Sud, et le professeur de physique montréalais René Doyon sera parmi ceux qui l’observeront avec fébrilité.

Sidhartha Banerjee La Presse Canadienne

Le télescope spatial James Webb doit décoller le 18 décembre à bord d’une fusée Ariane 5 depuis le Centre spatial guyanais, en Guyane française. L’observatoire infrarouge orbital, fruit d’une collaboration entre la NASA et les agences spatiales européenne et canadienne, sera 100 fois plus puissant que son prédécesseur, le télescope spatial Hubble lancé en 1990.

Le télescope comportera deux éléments canadiens : un capteur de guidage fin qui l’aidera à cibler les objets d’intérêt et faire la mise au point dessus, et un instrument appelé NIRISS (l’imageur et spectrographe sans fente dans le proche infrarouge), qui contribueront à l’étude des exoplanètes aux galaxies lointaines.

M. Doyon, professeur de physique à l’Université de Montréal, est le chercheur principal affilié au développement de ces outils de fabrication canadienne et travaille à leur réalisation depuis vingt ans. Pour lui, c’est un moment à la fois exaltant et inquiétant.

Avant que le gigantesque télescope ne commence à fonctionner, il y aura de nombreux moments de tension. Les deux semaines qui suivront immédiatement le lancement seront cruciales, car le télescope se déploiera selon une séquence élaborée décrite par les ingénieurs de la NASA comme un exercice d’origami.

« C’est ce que nous appelons les 14 jours de terreur-le temps qu’il faut pour déployer le télescope-mais je suis très confiant », a mentionné M. Doyon dans une entrevue. « Nous l’avons testé et retesté, donc il y a de bonnes raisons de croire que tout va bien se passer ».

Le télescope, nommé d’après l’ancien administrateur de la NASA qui a dirigé le programme d’exploration lunaire Apollo, a été plié de manière compacte pour le lancement, et des milliers de pièces doivent fonctionner pour lui permettre de se déplier correctement. Le télescope sera exploité à une distance de 1,5 million de kilomètres de la Terre, trop loin pour être entretenu comme cela était possible avec Hubble, qui se trouvait à seulement 500 kilomètres.

Les instruments du télescope Webb ne peuvent fonctionner correctement qu’à une température de -233 degrés Celsius. L’un de ses composants est donc un écran solaire de la taille d’un terrain de tennis qui le protégera de la chaleur du soleil et de la lumière de la Terre et de la lune.

La contribution du Canada signifie que lorsque le télescope sera prêt à fonctionner - ce qui est prévu vers le milieu de l’an prochain - le pays est assuré de disposer d’au moins 5 % du temps d’observation disponible du télescope. Sur les 286 demandes acceptées dans le monde pour la première année d’utilisation, 10 auront des Canadiens comme chercheurs principaux.

Beaucoup attendent avec impatience le lancement du télescope Webb, qui a été retardé à plusieurs reprises. Selon M. Doyon, les capacités de visualisation de la longueur d’onde infrarouge de Webb signifient que les scientifiques seront en mesure de voir certaines choses pour la première fois, comme les premières étoiles et galaxies de l’univers primitif après le Big Bang. Il représentera également une avancée considérable pour l’étude des exoplanètes - des planètes situées en dehors de notre système solaire - afin de sonder leurs atmosphères à la recherche d’indices d’une forme de vie très ancienne.

Sarah Gallagher, conseillère scientifique à l’Agence spatiale canadienne, a souligné qu’il s’agit d’un évènement passionnant.

« C’est l’aboutissement de décennies de travail par des gens vraiment talentueux, et je suis très fière de la contribution canadienne, tant sur le plan scientifique que sur le plan industriel. Je pense que cela met vraiment en évidence la force de notre communauté », a-t-elle indiqué dans une entrevue.

« Nous avons des gens qui veulent étudier les corps dans notre système solaire, les planètes autour d’autres étoiles, les galaxies dans l’univers très primitif et toutes sortes de sujets différents ».

Parmi eux se trouve Loïc Albert, qui pourra poursuivre ses travaux sur les étoiles naines brunes-essentiellement des étoiles ratées. Son projet consiste à rechercher des compagnons pour une vingtaine d’entre elles, et il utilisera la sensibilité du télescope Webb à son avantage.

« Dans mon cas, James Webb ouvre la possibilité d’étudier certains types spécifiques d’étoiles naines brunes, les plus froides et les moins massives. Elles sont si peu lumineuses qu’il est impossible de les observer depuis le sol », a informé M. Albert, chercheur à l’Université de Montréal et expert en instruments scientifiques pour Webb.

Selon M. Albert, les scientifiques qui ont étudié les exoplanètes en utilisant les capacités limitées de Hubble devraient récolter les fruits de celui de Webb. « Pour la communauté des exoplanètes, cela va changer la donne », a-t-il précisé dans une entrevue. « Il va permettre de mesurer les atmosphères des exoplanètes de façon très détaillée pour un grand nombre de planètes ».

M. Doyon, qui prévoit de se rendre en Guyane française pour le lancement du télescope le mois prochain, a indiqué que la perspective de découvertes involontaires est la partie la plus excitante.

« Chaque fois qu’un nouveau télescope est lancé, l’histoire montre qu’après cinq ou dix ans, on se pose la question de savoir quelle a été la plus grande découverte faite par le télescope et c’est quelque chose qui n’était pas prévu », a-t-il ajouté. « Je suis sûr qu’il en sera de même pour Webb ».