Les films d’horreur effraient tout le monde. Mais on ne peut en dire autant des textes d’épouvante. Une faible proportion de la population souffre d’aphantasie, c’est-à-dire de l’incapacité de créer des images mentales à partir de textes ou de souvenirs. Des troubles psychiatriques pourraient être liés à cette incapacité.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Peur et émotions

Les résultats de Rebecca Keogh sont clairs : les aphantasiques, qui ne peuvent former d’images mentales, réagissent beaucoup moins aux histoires effrayantes (par exemple celle d’un baigneur qui se rend compte qu’un requin tourne autour de lui) qu’aux images (disons celle d’un gros serpent la gueule ouverte). « Chez les participants capables de créer des images dans leur tête, il n’y a presque pas de différence entre la réaction aux histoires et aux images effrayantes », explique Rebecca Keogh. Psychologue à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney, en Australie, elle est l’auteure principale d’une étude publiée cette année dans la revue Proceedings B de la Royal Society de Grande-Bretagne.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE RESEARCHGATE DE REBECCA KEOGH

Rebecca Keogh

« Mais chez les aphantasiques, il y a une grosse différence. » L’absence de réponse aux histoires effrayantes des aphantasiques aurait pu s’expliquer en partie par une émotivité moins grande. Comme les aphantasiques réagissent autant que les non-aphantasiques aux films effrayants, ce n’est pas le cas. « Ça nous a permis de prouver que l’incapacité de former des images mentales ne signifie pas que les aphantasiques ont un niveau d’émotions moins élevé », indique Rebecca Keogh. La réaction était mesurée par la conductivité électrique de la peau, une mesure de la peur.

Mémoire prospective

Le découvreur de l’aphantasie, Adam Zeman, de l’Université d’Exeter, au Royaume-Uni, est tombé sur le phénomène de l’aphantasie par hasard. « J’avais publié en 2002 une étude sur un homme qui avait perdu la capacité de former des images mentales après une opération cardiaque, probablement à cause d’un AVC, dit M. Zeman. Un journaliste américain réputé, Karl Zimmer, a parlé de mon étude en 2010 dans la revue Discover. Par la suite, 21 personnes m’ont contacté pour témoigner qu’elles avaient cette incapacité depuis leur naissance. Ça m’a permis de décrire formellement l’aphantasie en 2015. Depuis, plus de 15 000 aphantasiques m’ont joint. » Pourquoi avoir choisi ce nom ? « Aristote parlait de l’importance des images mentales, phantasia. Ça intéresse les philosophes et les scientifiques depuis longtemps. Le psychologue britannique Francis Galton avait élaboré dès le XIXsiècle un questionnaire de capacité à former des images mentales. C’est assez surprenant que je sois le premier à baptiser le phénomène. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER D’ADAM ZEMAN

Adam Zeman

L’aphantasie en chiffres

De 1 à 3 % de la population souffre d’aphantasie

Source : Université d’Exeter

Citations

L’âme ne pense jamais sans image.

Aristote

Les yeux de l’esprit subissent davantage l’expression des choses vues que de celles entendues.

Cicéron

Schizophrénie, traumatismes et anxiété

La capacité plus ou moins grande à former des images mentales a été liée à plusieurs troubles psychiatriques, selon Martin Lepage, chercheur au centre de recherche Douglas de l’Université McGill. « Je m’intéresse aux atteintes de la mémoire dans les troubles psychiatriques, dit M. Lepage. Pas directement aux images mentales, mais c’est une composante importante de la mémoire et des tests que j’utilise. On sait que les images mentales sont très importantes pour le syndrome de stress post-traumatique, les hallucinations et l’anxiété. Certains chercheurs veulent utiliser les images pour traiter certains patients. » Selon M. Zeman, il semble y avoir un lien entre l’aphantasie et l’autisme, peut-être par la capacité à identifier les émotions d’autrui.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE L’UNIVERSITÉ MCGILL

Martin Lepage

Un réseau canadien

La deuxième conférence internationale sur l’aphantasie, qui a eu lieu du 21 au 23 octobre, était organisée en ligne par un groupe canadien, l’Aphantasia Network. « Je suis l’un des 21 premiers aphantasiques qui ont contacté Zeman en 2010, dit son fondateur, Tom Ebeyer. Il a parlé de mon cas dans son étude de 2015. D’autres aphantasiques m’ont contacté avec des questions et j’ai décidé de fonder le réseau et d’organiser la première conférence avec Zeman à Exeter en 2019. Nous avons maintenant 35 000 membres aphantasiques. » M. Ebeyer a même quitté son travail de directeur de l’incubateur d’entreprises de l’Université Wilfrid-Laurier à Waterloo, en Ontario, pour s’occuper à temps plein du réseau. Comment a-t-il découvert son aphantasie ? « Au début de la vingtaine, complètement fortuitement, dit M. Ebeyer. Je revenais d’une soirée avec ma blonde et elle a commenté qu’une amie portait la même tenue qu’à la même soirée l’année d’avant. Je lui ai demandé comment il se faisait qu’elle s’en souvenait et j’ai découvert cette capacité insoupçonnée qu’elle avait. » Contrairement à lui…

PHOTO FOURNIE PAR TOM EBEYER

Tom Ebeyer

L’art des aphantasiques

« Étonnamment, il n’est pas nécessaire d’être doté des ‟yeux de l’esprit" pour créer une peinture ou une sculpture, dit M. Zeman. Les artistes aphantasiques travaillent tout simplement à partir de modèles. Mais il est certain qu’il y a davantage d’artistes hyperphantasiques qu’aphantasiques. Il semblerait d’ailleurs qu’il y ait davantage de femmes parmi les hyperphantasiques, les gens qui ont une très bonne capacité à former des images mentales, ce qui expliquerait qu’elles sont souvent surreprésentées dans les occupations créatrices. » L’aphantasie peut aussi diminuer le plaisir de la lecture. « Moi, par exemple, je ne lis que des essais, pas des ouvrages de fiction, parce que je ne peux pas m’imaginer les actions », dit M. Ebeyer.

Faux souvenirs

Mme Keogh va publier sous peu une autre étude sur l’aphantasie, cette fois sur les souvenirs. « Mon domaine de recherches porte sur les faux souvenirs, dit la psychologue australienne. Il semble qu’il y ait moins de faux souvenirs chez les aphantasiques. En général, il sera très intéressant d’étudier le lien entre mémoire et aphantasie, par exemple dans le cadre du vieillissement. »

Rêves et drogue

Si Adam Zeman est le premier à avoir décrit l’aphantasie dans une revue scientifique, un psychologue américain, Bill Faw, a décrit sa propre expérience d’aphantasique dans un congrès de l’Association américaine de psychologie en 2009. « Je me suis intéressé au phénomène, mais n’ai jamais rien publié », dit M. Faw, maintenant à la retraite, en entrevue depuis la Virginie. « Je suis revenu sur le sujet à quelques reprises dans des lettres à l’éditeur de revues savantes. Je pense qu’il faudrait explorer pourquoi les aphantasiques sont capables de rêver, comme c’est mon cas. Ça signifie soit qu’il y a un circuit différent dans le cerveau pour les images conscientes et inconscientes, soit que l’aphantasie est une inhibition d’un circuit du cerveau que parviennent à surmonter les rêves. » Le neurologue réputé Oliver Sacks a aussi évoqué sa propre aphantasie partielle dans certains de ses articles et livres. Il a avancé que la prise de drogues quand il était jeune lui avait peut-être permis de surmonter cette difficulté à former des images mentales.