La surpêche a eu un impact supérieur à celui des changements climatiques sur la biochimie des océans, selon une nouvelle étude montréalaise. Elle a accéléré le réchauffement de la planète, en diminuant… la quantité d’excréments de poisson qui tombent dans les abysses. 

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Puits de carbone

La séquestration du carbone consiste à transférer du CO2 atmosphérique, un gaz à effet de serre, sous forme de biomasse. Dans les océans, le phytoplancton produit de la biomasse par photosynthèse. Le phytoplancton est ensuite mangé par le zooplancton, qui par la suite nourrit les poissons. Suite logique : la digestion des poissons produit des excréments, qui tombent dans les fonds marins.

Cette biomasse est « séquestrée » dans un « puits de carbone » – les excréments de poisson se retrouvent dans les fonds marins, pour des siècles. Est-ce notable ou négligeable ? Étonnamment, les excréments de poisson pourraient constituer un puits de carbone presque aussi important que les forêts mondiales.

« Nous voulions savoir si les excréments de poisson sont un facteur important de séquestration du carbone, explique Eric Galbraith, biologiste à l’Université McGill. Nous avons été surpris de constater que c’est très important. » Tellement que « le transport du carbone vers les fonds marins a été davantage touché par la surpêche que par les perturbations induites par les changements climatiques dans la biochimie et l’écologie des fonds marins. » Eric Galbraith est l’un des auteurs d’une étude publiée vendredi avec des collègues californiens et catalans, dans la revue Science Advances. En raison de la surpêche, il y a évidemment moins de poissons et moins... d’excréments.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L'UCLA

Eric Galbraith lors d'une croisière de recherche en Antarctique

Les poissons avant la pêche

L’étude a créé un modèle mathématique pour reproduire l’écologie des poissons et calculer combien il y en a dans les océans, à la fois dans les espèces visées par les pêcheurs et celles qu’ils ignorent. « On a modélisé la croissance du poisson à partir de sa nourriture, le zooplancton, dit Daniele Bianchi, biologiste de l’Université de Californie à Los Angeles. Nous avons inclus les poissons de quelques grammes à 100 kg. » La masse des poissons visés par les pêcheurs a diminué de 40 % entre le début du XXsiècle, soit avant la pêche industrielle, et le début du XXIe siècle, qui correspond au maximum des prises des pêcheries.

Modèles climatologiques

Cette analyse pourrait aider à affiner les modèles climatiques, selon David Carozza, mathématicien qui est parmi les coauteurs de l’étude de Science Advances. « Avant de travailler avec Eric [Galbraith], je faisais surtout de la modélisation climatique, dit M. Carozza. Mais ces modèles tenaient peu compte de l’écologie des océans. »

Aquaculture

L’analyse de MM. Bianchi et Galbraith ne tient pas compte de l’aquaculture, qui représentait 46 % de la masse de poisson produite dans le monde en 2020, selon l’ONU. N’est-ce pas un problème ? « La plupart de l’aquaculture a lieu à l’intérieur des terres en Asie, dit M. Galbraith. Je ne pense pas que la séquestration du carbone y soit aussi importante et dure aussi longtemps, mais il faudrait vérifier. »

Les excréments de poisson en chiffres

10 % : pourcentage des nouveaux sédiments des fonds marins composés d’excréments de poisson

1 km/jour : vitesse à laquelle les excréments de poisson coulent vers les fonds marins

600 ans : laps de temps durant lequel les excréments de poisson restent dans les fonds marins, sans remonter à la surface par l’ingestion par des micro-organismes transportés par les courants

Source : Science Advances