Des molécules appelées perfluorés sont présentes en plus grande concentration que prévu dans l’air intérieur, selon une nouvelle étude américaine. Environnement Canada vient aussi de lancer une grande recherche sur les perfluorés, qui perdurent très longtemps dans le corps humain. Ils sont soupçonnés d’être toxiques, même en faible quantité. 

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

L’a b c des perfluorés

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Les perfluorés sont des molécules qui composent notamment l’antitache Scotchguard, utilisé dans le mobilier, et l'antiadhésif Teflon, utilisé sur les poêlons.

Les perfluorés sont des molécules découvertes par des chimistes dans les années 1940 et 1950, notamment par la société 3M. Les plus connus ont mené aux composés antitache Scotchguard et antiadhésif Teflon, et d’autres résistent aux gras, à l’eau, à la chaleur, ce qui les rend très attrayants pour les fabricants de tapis et de meubles, de mousses anti-incendie, de vêtements et d’emballages alimentaires, entre autres. « Ce sont des composés curieux, parce que contrairement aux autres molécules persistantes, ils ne s’accumulent pas dans les gras, mais dans le sang, dit Ian Cousins, chimiste de l’Université de Stockholm qui a consacré sa carrière aux perfluorés. Ils ont une grande activité de surface, ce qui rend leurs interactions avec d’autres molécules très intéressantes pour un chimiste. »

L’usine de Virginie-Occidentale

PHOTO TIRÉE DU SITE DE CHEMOURS

L’usine de perfluorés de Parkersburg, en Virginie-Occidentale

Les preuves les plus solides de l’effet néfaste des perfluorés sont liées à une usine du géant de la chimie DuPont (aujourd’hui propriété de Chemours) à Parkersburg, en Virginie-Occidentale. Cette usine est à l’origine du film Dark Waters, sorti en 2019. À Parkersburg, « il y avait des fuites et des quantités énormes de perfluorés dans l’eau potable, dit M. Cousins. Les taux sanguins étaient 10 000 fois plus élevés que chez la population en général ».

Une étude publiée en 2013 dans les Environmental Health Perspectives calculait que le risque de souffrir de plusieurs cancers augmentait dans la population de Parkersburg. Les pires augmentations étaient un risque 2 fois plus élevé pour le cancer du rein, et un risque 2,8 fois plus élevé pour le cancer des testicules. C’est comparable à l’augmentation du risque de cancer du rein liée à l’obésité, et à l’augmentation du risque de cancer des testicules liée à la cryptorchidie, soit le fait qu’un testicule ne descende pas dans le scrotum à la naissance. Des anecdotes de malformations à la naissance ont aussi été liées à l’usine.

Tapis

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Le mobilier de maison, comme les sofas ou les tapis, est souvent enduit de perfluorés pour le rendre résistant aux taches et aux incendies.

Quant à la nouvelle étude américaine, elle portait sur des lieux disparates (classes de maternelle de Californie, classes et bureaux d’une université du Rhode Island et garde-robes d’un magasin de vêtements de plein air du Rhode Island). « Les taux de plusieurs perfluorés dans l’air étaient beaucoup plus importants que dans les autres études », explique Rainer Lohmann, de l’Université du Rhode Island, qui est l’auteur principal de l’étude publiée en août dans la revue Environmental Science and Technology Letters.

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Rainer Lohmann, chercheur à l’Université du Rhode Island

Fait intrigant, « on voyait des perfluorés qui ne sont plus utilisés par les fabricants de mobilier nord-américains depuis des années. Ça indique qu’il y a probablement des fabricants à l’étranger qui les utilisent encore ». Détail important, les classes de maternelle avaient toutes des sols recouverts de tapis, ce qui est rarement le cas au Québec. Or, les tapis sont souvent enduits de perfluorés antitaches.

Faut-il s’inquiéter ? Ian Cousins confirme que les concentrations de perfluorés mesurées par l’étude de M. Lohmann sont de « 100 à 1000 fois plus élevées que ce qu’on mesure partout ailleurs ». « On présumait que l’exposition aux perfluorés à l’intérieur était beaucoup plus attribuable à la poussière qu’à l’air ambiant, mais cette étude dit le contraire », soulève M. Cousins, dont plusieurs publications sont citées par l’étude.

Buvards

Soupçonnant un problème méthodologique dans l’étude américaine, M. Cousins a dirigé La Presse vers Frank Wania, chimiste de l’Université de Toronto. Ce dernier est spécialiste des buvards utilisés pour mesurer les perfluorés en suspension dans l’air ambiant. Ces buvards sont des feuilles de polyéthylène, où les perfluorés étudiés s’accumulent lentement au fil des semaines, jusqu’à ce que la concentration dans le polyéthylène soit en « équilibre » avec la concentration dans l’air et ne bouge plus. Cette technique nécessite une phase de calibration délicate.

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Ian Cousins, chimiste à l’Université de Stockholm

Et dans ce cas-ci, M. Wania note un problème majeur, selon lui. « Dans une autre étude, l’équipe de M. Lohmann avait mesuré une constante 1000 fois inférieure, dit M. Wania. Je ne vois pas comment c’est possible. S’ils avaient utilisé la constante 1000 fois plus élevée de l’autre étude, les concentrations de perfluorés dans l’air ambiant auraient été 1000 fois plus faibles. »

M. Lohmann ne pouvait expliquer les différences entre les deux constantes, indiquant que son équipe continuait à travailler sur le sujet. Mais un spécialiste d’Environnement Canada aussi recommandé par M. Cousins, Tom Harner, note que méthodologiquement, il est plus rigoureux de faire la calibration dans les mêmes lieux que l’expérience en cours. « Et nous avons au Canada mesuré des concentrations de perfluorés dans l’air ambiant assez élevées, seulement de 20 à 30 fois inférieures aux résultats de Lohmann », nuance M. Harner.

Réglementer toute la classe

Au total, il y a 4700 molécules parmi les perfluorés. « Il n’est pas clair pour le moment qu’il y a des effets sur la santé aux niveaux observés en général, c’est-à-dire loin des endroits où on utilise beaucoup les perfluorés comme les bases militaires et les aéroports, observe M. Cousins. Mais comme ils sont très persistants, je crois comme beaucoup d’autres qu’il faudrait les réglementer comme classe. »

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ DE TORONTO

Miriam Diamond, chimiste de l’Université de Toronto

Environnement Canada a annoncé en avril dernier qu’il étudierait pendant deux ans les perfluorés en tant que classe. « Il s’agit d’une approche inédite », selon Miriam Diamond, chimiste de l’Université de Toronto qui travaille sur les perfluorés. Trois États américains interdisent les perfluorés dans les emballages alimentaires et une dizaine d’autres discutent de mesures similaires, incluant cependant parfois des exemptions.

En Europe, la Scandinavie, l’Allemagne et les Pays-Bas sont en train de préparer une interdiction des perfluorés, selon Arlene Blum, chimiste qui dirige le Green Science Policy Institute, un groupe de pression californien. Elle est l’une des auteures de l’étude de M. Lohmann.

COVID-19 et vaccins

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Les perfluorés peuvent avoir un impact négatif sur l’efficacité des vaccins de l’enfance, selon des études publiées par le chercheur Philippe Grandjean.

Depuis une dizaine d’années, un chercheur travaillant à l’Université du Danemark du Sud et à Harvard, Philippe Grandjean, a publié quelques études montrant que les perfluorés peuvent avoir un impact sur le système immunitaire, études que M. Cousins traite avec scepticisme à cause de leur méthodologie. En 2017, dans le Journal of Immunotoxicology, M. Grandjean a calculé que les bébés des îles Féroé les plus exposés aux perfluorés sont 20 % moins protégés par les vaccins de l’enfance. Cette année, dans la revue PLOS One, il a conclu que les gens ayant beaucoup de perfluorés dans le sang ont 2,2 fois plus de risque d’hospitalisation quand ils ont la COVID-19, et 5,2 fois plus de risque de se retrouver aux soins intensifs.

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Philippe Grandjean, chercheur à l’Université du Danemark du Sud et à l’Université Harvard

Avec « les 12 salopards »

Trois perfluorés sont interdits par la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants. Il s’agit d’une entente internationale couvrant 30 substances qui persistent longtemps dans l’environnement et le corps humain. Les 12 premières substances interdites par la Convention incluaient le pesticide DDT. Elles ont été appelées « les 12 salopards », une expression reprise d’un film de guerre américain des années 1960.

Les perfluorés en chiffres

2,3 à 8,5

Nombre d’années nécessaires pour que les trois perfluorés interdits par la Convention de Stockholm soient dégradés à 50 % dans le sol (demi-vie)

2000 à 4000 tonnes

Utilisation de perfluorés dans le monde chaque année

15 à 150 tonnes

Production actuelle des trois perfluorés interdits par la Convention de Stockholm, en vertu d’exemptions

Sources : EPA, NDRC