En Allemagne et au Royaume-Uni, le groupe Greenpeace a adopté une manière controversée de lutter contre les chalutiers qui ravagent les fonds marins : faire couler d’énormes rochers dans les zones qui devraient, selon l’organisme écologiste, être protégées. La tactique a été dénoncée à cause d’un risque de naufrage, qui ne s’est pour le moment pas concrétisé.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Des rochers en mer du Nord

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Un rocher déposé par Greenpeace en mer du Nord en 2020

Greenpeace a commencé à utiliser cette tactique en mer du Nord en 2008, pour faire pression sur le gouvernement allemand afin qu’il interdise la pêche au chalut, c’est-à-dire avec un filet qui racle souvent les fonds marins (et les endommage) pour capturer davantage de poissons, dans les zones maritimes protégées.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE GREENPEACE ALLEMAGNE

Thilo Maack

« Nous l’avons fait entre 2008 et 2011, parce que l’Allemagne ne respectait pas ses propres zones maritimes protégées », dit Thilo Maack, responsable du dossier à Greenpeace Allemagne. « Nous avons interrompu la campagne à cause d’une enquête gouvernementale sur cette tactique. Mais comme le gouvernement n’a pas sévi, et qu’il ne fait toujours rien pour protéger les fonds marins, nous avons recommencé l’an dernier. » L’hiver dernier, l’antenne britannique de Greenpeace a repris la tactique, cette fois dans la Manche, au sud de Londres.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE GREENPEACE GRANDE-BRETAGNE

Chris Thorne

« Nous voulons que le gouvernement profite du Brexit pour finalement interdire la pêche dans plusieurs zones », explique Chris Thorne, responsable du dossier à Greenpeace Grande-Bretagne. Les rochers en question font entre une et deux tonnes.

Naufrages

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Un rocher sur le point d’être déposé au fond de la Baltique par Greenpeace Allemagne en 2020

La principale objection à cette tactique est le risque de naufrage si un chalut se prend dans un des rochers. « Je pense que c’est irresponsable et que c’est un risque important de naufrage », dit Jan Geert Hiddink, un biologiste de l’Université de Bangor, à l’ouest de Manchester, en Grande-Bretagne, qui est spécialiste des impacts benthiques (sur les fonds marins) du chalut de fond.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ DE BANGOR

Jan Geert Hiddink

À l’opposé, MM. Thorne et Maack affirment qu’il n’y a aucun risque parce que l’emplacement des rochers est communiqué aux autorités maritimes. « Nous sommes des marins, nous ne pourrions tout simplement pas mettre des vies en danger, même pour une cause comme la nôtre », dit M. Thorne. M. Hiddink admet qu’il n’a pas entendu parler de naufrage dû aux rochers semés par Greenpeace dans la Manche ou en mer du Nord.

Surveiller les aires protégées

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Embarquement des rochers sur un navire de Greenpeace en Allemagne en 2010

Les deux programmes de Greenpeace visent à remplacer une surveillance jugée pratiquement inexistante des aires protégées par les gouvernements britannique et allemand. « Plus du tiers des eaux territoriales britanniques sont protégées, mais il n’y a aucune surveillance, dit M. Thorne. Nous calculons qu’il y a du chalut de fond dans 97 % des zones maritimes protégées du pays. » En Allemagne, la moitié des eaux territoriales sont protégées, mais aussi sans surveillance du chalut de fond illégal, selon M. Maack. M. Hiddink est plus circonspect. « Oui, il y a de la pêche et des activités minières et pétrolières dans certaines zones protégées. C’est légal. Mais il est loin d’être clair que les pêcheurs utilisent le chalut de fond là où c’est interdit. Le gouvernement n’exige pas la preuve qu’il n’y a pas de chalut de fond, mais il ne faut pas présumer que les pêcheurs contreviennent systématiquement aux règlements. »

L’ABC du chalut

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Greenpeace Grande-Bretagne a inscrit sur ses rochers le nom de donateurs à cette campagne.

Le chalut est un filet en entonnoir tiré par un bateau, qui emprisonne les poissons. Il peut viser les poissons de fond, et dans ce cas touche souvent les fonds marins. Le chalut de fond peut aller jusqu’à 2 km de profondeur. Des études ont montré que dans ses pires manifestations, le chalut de fond peut affecter 10 fois plus d’espèces vivantes que la masse des poissons commerciaux qui sont récoltés, selon un rapport publié en 2010 par Oceana, une ONG américaine vouée à la protection des océans. Selon M. Hiddink, la proportion est plutôt de 50 % : pour chaque kilo de poisson récolté, un kilo d’invertébrés marins est tué.

Pas au Canada

PHOTO TIRÉE DU SITE D’OCÉANS NORD

Susanna Fuller

Le chalut de fond était fréquent dans les provinces atlantiques jusqu’à l’effondrement de la pêche à la morue il y a 30 ans, selon Susanna Fuller, une biologiste d’Océans Nord, une ONG qui aide à mettre en place des aires maritimes protégées dans l’Arctique. « Ç’a été un grand choc pour l’industrie, on s’est tournés vers d’autres espèces, surtout des crustacés, et le chalut de fond a été abandonné », dit Mme Fuller, référée par Greenpeace Canada pour discuter de l’application de la tactique des rochers ici. « On fait un peu de chalut pour les pétoncles, mais presque pas. En Europe, la pêche a de vieilles habitudes qui ne changent pas. Ça ne signifie pas qu’il n’y a pas de problème ici, on pourrait diminuer les prises involontaires, mais on n’a pas le problème du chalut. » Le chalut de fond n’est pas non plus utilisé dans le Pacifique, parce que les eaux y sont peu profondes.

Le chalut de fond en chiffres

20 millions de tonnes : quantité de poisson commercial récolté par le chalut de fond dans le monde en 2015

5 millions de tonnes : quantité de poisson invendable récolté par le chalut de fond dans le monde en 2015

80 millions de tonnes : quantité de poisson commercial récolté par les autres méthodes de pêche dans le monde en 2015

5 millions de tonnes : quantité de poisson invendable récolté par les autres méthodes de pêche dans le monde en 2015

Source : Fisheries Research 2018