Les paléontologues russes sont formels : un cousin du rhinocéros disparu voilà 35 000  ans a donné naissance à la légende de la licorne. Les autres spécialistes de l’Elasmotherium sibiricum en sont moins convaincus, mais confirment que ce géant des steppes était hors norme. Tous se posent la question : à quoi pouvait donc lui servir sa corne géante ?

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Cheval et rhinocéros

PHOTO TIRÉE DU SITE DU MUSÉE D’ÉTAT DE STAVROPOL

Un fossile d’élasmothère de Sibérie

D’abord le cheval, puis le tapir, les élasmothères et enfin le rhinocéros. Tel est l’arbre généalogique de la « licorne sibérienne ».

Le premier embranchement, voilà 60 millions d’années, a généré l’ancêtre du cheval, puis un deuxième, il y a 55 millions d’années, l’ancêtre du tapir. Enfin, les élasmothères ont commencé une évolution distincte des rhinocéros il y a 35 millions d’années.

« L’élasmothère, ou licorne de Sibérie, a été le deuxième animal préhistorique identifié par un fossile, après le mammouth », explique Pierre-Olivier Antoine, de l’Université de Montpellier, qui est l’un des rares spécialistes de ces espèces disparues qui ne sont pas de nationalité russe.

« Mais après plus de deux siècles, on connaît très mal ce mammifère géant. D’autant plus qu’à l’exception de l’élasmothère de Sibérie, on n’a presque pas de fossiles des autres élasmothères, parfois quelques dents. »

Au printemps, des paléontologues chinois ont publié, dans la revue Historical Biology, une étude sur le plus ancien élasmothère connu, apparu voilà 10 millions d’années. Les élasmothères ont vécu un peu partout en Eurasie, mais l’élasmothère de Sibérie seulement au centre de la Russie.

Énorme et rapide

PHOTO FOURNIE PAR PIERRE-OLIVIER ANTOINE

Pierre-Olivier Antoine lors du tournage d'un documentaire sur la mégafaune au Pakistan.

Plus petit que le rhinocéros africain, 1,5 m au garrot comparativement à 2 m, l’élasmothère de Sibérie était plus trapu et donc deux fois plus lourd, 5 ou 6 tonnes comparativement à 2 tonnes, selon M. Antoine.

« Il était lourd comme un éléphant. Mais il avait aussi des pattes héritées d’élasmothères plus anciens et moins massifs, ce qui lui permettait probablement d’atteindre une vitesse de 50 km/h. C’est vraiment un animal d’exception. La chasse par l’homme de Néandertal et probablement aussi par l’Homo sapiens, l’homme moderne, devait être assez difficile. »

La chasse a probablement contribué à l’extinction de l’élasmothère de Sibérie, mais des changements climatiques ont réduit comme peau de chagrin les grandes steppes (la fin de l’ère glaciaire a provoqué un accroissement de la superficie des océans) où il se nourrissait de 150 kg de fourrage par jour, ajoute-t-il.

Est-on sûr qu’il avait du pelage ? « Oui, deux couches même, une laine près du corps et des poils plus larges, comme tous les mammifères géants des steppes. Les grands mammifères de l’ère de glace étaient velus. »

L’énigme de la corne

IMAGE FOURNIE PAR LE MUSÉE NATIONAL D’HISTOIRE DE LONDRES

Impression d’artiste d’un élasmothère de Sibérie

Mais c’est la corne de la licorne de Sibérie qui est vraiment extraordinaire. Elle avait probablement une base deux fois plus large que celle du rhinocéros actuel, presque un demi-mètre, pour une hauteur approchant deux mètres. « Il y a un débat chez les Russes à propos de la fonction de la corne, mais à mon avis, ça devait servir pour les combats, pas pour labourer le sol et en détacher du fourrage, comme certains le pensent », dit M. Antoine.

Ce qui nous mène à la grande question : est-ce que le lointain souvenir de l’élasmothère de Sibérie est à la source du mythe de la licorne ? « Les Russes y tiennent dur comme fer, mais personnellement je crois que c’est probablement le rhinocéros de l’Inde, qui était utilisé comme bête de cirque par les Romains », répond M. Antoine.

Une étude russe publiée en 2005 dans Cranium passe en revue les arguments en faveur de l’élasmothère sibérien comme source du mythe de la licorne.

Essentiellement, les auteurs estiment que les mentions les plus anciennes, des images indiennes d’il y a 5000 ans et des textes de la Grèce antique, font état d’animaux poilus, ce qui disqualifie le rhinocéros de l’Inde. La paléontologie russe a une longue histoire, entamée dès le XVIIIe siècle par des aristocrates influencés par les biologistes français des Lumières et leurs premières classifications des êtres vivants.

La victoire des ruminants

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

Impression d’artiste d'un élasmothère de Sibérie par un naturaliste russe anonyme du XIXe siècle

Jusqu’en 2018, la thèse russe sur le mythe de la licorne était encore plus difficile à soutenir parce que l’extinction de l’élasmothère de Sibérie était plutôt datée d’il y a 100 000 ans, donc avant le contact avec Homo sapiens. Mais à la fin de 2018, dans la revue Nature Ecology & Evolution, des paléontologues du Musée national d’histoire de Londres, avec des collègues russes, ont analysé 25 fossiles et conclu que l’extinction a plutôt eu lieu il y a 35 000 ans.

« Je suis spécialiste de l’extinction des mammifères géants, explique Adrian Lister, auteur principal de l’étude. C’est une question assez importante de la biologie évolutive, parce qu’on a des espèces qui n’ont pas réussi à se diversifier suffisamment sur le plan de l’évolution pour survivre. »

La disparition de la licorne de Sibérie fait partie d’un débat important pour la paléontologie : pourquoi les ongulés non ruminants, comme les élasmothères et le rhinocéros, sont-ils presque tous disparus, alors que les ruminants comme le chevreuil ont prospéré ?

« C’est un débat qui fait couler beaucoup d’encre, dit M. Lister. C’est probablement à cause du système digestif très efficace des ruminants. » Les ruminants peuvent extraire le maximum de nutriments de ce qu’ils mangent grâce à leurs multiples estomacs.

L’art rupestre

PHOTO FOURNIE PAR CRANIUM

Les deux exemples de licorne de Sibérie dans l’art rupestre : en haut, dans la grotte de Rouffignac, en France ; en bas, dans la grotte de Kapova, dans l’Oural

Seules deux représentations de l’élasmothère de Sibérie dans des cavernes sont connues, et très contestées, selon M. Lister. L’une d’entre elles se trouve dans la grotte de Rouffignac, dans le Périgord, en France.

« Il est peu probable que l’habitat de l’élasmothère de Sibérie s’étende autant à l’ouest du Caucase, dit M. Antoine. On voit dans la grotte des dessins de mammouths et de rhinocéros laineux, une espèce qui a disparu il y a 15 000 ans. Mais le rhinocéros laineux avait deux cornes, une pour combattre et une autre pour labourer le sol. Il y a donc un dessin d’un animal avec une seule corne. C’est soit un raté de l’artiste, ou alors un parti pris symbolique. »

Les mammifères géants en chiffres

Voilà 14 000 ans : disparition de la plupart des espèces de mammouths
Voilà 4000 ans : disparition de la dernière espèce de mammouths, dans l’île de Wrangel, en Sibérie

Source : Musée national d’histoire de Londres

Une version antérieure de ce texte indiquait que la photo de Pierre-Olivier Antoine avait été prise lors de fouilles.