Les dépouilles des enfants de trois pensionnats autochtones mises au jour dans l’Ouest canadien ont été découvertes avec une nouvelle technologie. Le géoradar, utilisé depuis longtemps en génie civil, a fait une percée en archéologie ces dernières années. Il fouille plus rapidement de grandes surfaces et découvre les sépultures sans les déranger.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Différences de densité

À l’Université de Montréal, les archéologues utilisent un géoradar depuis trois ans. « Le géoradar existe depuis beaucoup plus longtemps, en génie civil et en études environnementales sur les sédiments et les glaciers, notamment », explique Jean-Christophe Ouellet, spécialiste du géoradar au département d’archéologie. « On détecte des différences de densité, donc on peut voir des grosses structures et des sols qui ont été dérangés, par exemple un sol creusé pour une tombe. Nous avons choisi une compagnie qui avait un archéologue pour nous aider à appliquer l’instrument à nos pratiques. Par exemple, il fallait voir la grandeur des mailles de quadrillage qui serait optimale pour travailler rapidement en couvrant tout le terrain. » Ce genre d’appareil coûte « plusieurs dizaines de milliers de dollars » et est efficace jusqu’à une profondeur de quatre à huit mètres, selon le terrain. « Quand il y a beaucoup d’eau, ça fonctionne moins bien », dit M. Ouellet. Un cimetière dont les croix de bois ont disparu, par exemple, sera visible sous forme de plusieurs rectangles alignés. « On ne voit pas les os, ce n’est pas une radiographie », dit l’archéologue montréalais. Il faut par contre souvent confirmer par la suite avec des fouilles, ajoute-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-CHRISTOPHE OUELLET

Jean-Christophe Ouellet, archéologue à l’Université de Montréal, fait une démonstration de géoradar à des étudiants.

Cimetière et ancienne église

M. Ouellet a utilisé son géoradar dans des cimetières, notamment pour retrouver un cimetière oublié d’un village en partie englouti par le réservoir Taureau, en Mauricie, ainsi qu’à Montréal. « On a aussi trouvé une église du XIXsiècle sous le stationnement d’une église plus récente à Sainte-Rose, à Laval. Et on travaille avec des Innus de la Côte-Nord sur l’occupation historique du bassin de la rivière Moisie. » Les cimetières des pensionnats autochtones détectés récemment ont été retrouvés par géoradar par une archéologue métisse de l’Université de l’Alberta, Kisha Supernant, qui se spécialise dans l’« archéologie collaborative » avec les peuples autochtones.

En Europe et aux États-Unis

Le géoradar est davantage utilisé en Europe et aux États-Unis, selon M. Ouellet. « Souvent, en Europe, on a des sites romains très grands, des villas, ou d’anciens cimetières médiévaux qu’il n’est pas possible de fouiller au complet. Le géoradar permet de cibler les zones les plus prometteuses sur le plan archéologique. » Une autre technologie émergente en archéologie est le lidar, qui permet de détecter du haut des airs des structures enfouies jusqu’à neuf mètres. « Le lidar est devenu moins dispendieux et est maintenant utilisé pour trouver des cités enfouies sous le couvert végétal des forêts en Amazonie, explique Christian Gates St-Pierre, autre archéologue de l’Université de Montréal. Je m’en sers par exemple sur mes fouilles au site Isings, en Montérégie, un village iroquoien du XIVsiècle, pour comprendre comment les Autochtones ont perçu et mis à profit la topographie environnante, et notamment comprendre pourquoi ils ont installé leur village sur une butte sableuse plutôt que sur les terres arables environnantes. »

Sépultures précolombiennes

Comment les Autochtones canadiens enterraient-ils leurs morts ? Pour les nomades, les sépultures sont évidemment isolées, et selon les cultures, il pouvait y avoir de l’incinération. « Quand on enterrait les morts, souvent, c’était en position accroupie, dit M. Gates St-Pierre. Dans le cas des Hurons-Wendats, parfois quand on déplaçait un village, on déterrait les os et on les réenterrait au nouvel emplacement. Il y a aussi plus rarement des sépultures sous les maisons longues, des bébés morts en bas âge. L’esprit du bébé mort pouvait revenir si la mère retombait enceinte. »

Sols acides

Sera-t-il possible de retrouver des ossements dans les cimetières des pensionnats autochtones ? « Les os peuvent rester relativement intacts pendant des siècles, mais si le sol est moindrement acide, il n’y a plus rien après quelques dizaines d’années », dit M. Gates St-Pierre.