En février, la Russie a annoncé qu’elle lancerait sa propre station spatiale en 2025. Et début juin, le grand patron de l’agence spatiale russe a affirmé que cette dernière ne renouvellerait pas sa participation à la Station spatiale internationale (SSI) si les États-Unis maintenaient leurs sanctions contre le secteur spatial russe. Pleins feux sur ce bras de fer en orbite.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Sanctions

« Nous avons des fusées presque totalement assemblées, mais il leur manque une puce impossible à acquérir à cause des sanctions », a déclaré Dmitri Rogozine, grand patron de Roscosmos, le 7 juin dernier durant une comparution devant le Parlement russe. « Soit nous travaillons ensemble, et les sanctions sont levées, ou alors nous déployons notre propre station. » Selon Brian Harvey, politologue irlandais qui vient de publier le livre European-Russian Space Cooperation, cela signifie que la participation russe à la SSI pourrait cesser dès 2024. « L’entente internationale sur la SSI finit en 2024, avec une possibilité de prolongation jusqu’en 2028, dit M. Harvey. Mais si Roscosmos ne peut pas avoir des puces pour ses fusées, et donc ne peut pas avoir les contrats commerciaux de lancement de satellites qui sont essentiels à son budget, la Russie va faire cavalier seul. »

En mars, devant une comparution à la Chambre des représentants des États-Unis, le vis-à-vis de M. Rogozine, le grand patron de la NASA, Charles Bolden, avait déclaré que des plans pour remplacer le module russe Zvezda, qui assure la propulsion de la SSI pour maintenir son altitude, sont en cours d’élaboration. Zvezda n’est pas la seule manière de propulser la SSI, des vaisseaux-cargos russes Progress étant souvent mis à contribution pour cette tâche. Il se peut que le vaisseau-cargo Dragon de l’entreprise privée SpaceX, qui ravitaille la SSI depuis l’an dernier, soit mis à profit.

Un mur de Berlin en orbite

ILLUSTRATION TIRÉE DU SITE DE ROSCOSMOS

Impression d’artiste du module Nauka

Alors même que la Russie menace de se retirer de la SSI, elle y envoie deux nouveaux modules. Début juin, deux cosmonautes russes ont préparé la mise hors service du module d’amarrage russe Pirs, qui doit être remplacé au cours de l’été par un nouveau module de science, Nauka. Et à l’automne, un autre module d’amarrage, Prichal, sera attaché à Nauka. « Les modules russes de la SSI sont vieux, ils ont plus de 20 ans, dit M. Harvey. Récemment, il y a eu une fuite d’air sur Zvezda, qui a nécessité six mois d’investigations pour être colmatée. La Russie sait qu’il va falloir des investissements importants pour prolonger la durée de vie de la SSI. » L’automne dernier, M. Rogozine a avancé lors d’un débat au Congrès astronautique international que Nauka pourrait devenir le centre d’une section uniquement russe de la SSI. Pourrait-on voir un mur de Berlin en orbite ? « C’est possible, mais ça compliquerait grandement l’opération de la SSI, dit M. Harvey. Tout le monde collabore. Pendant que les relations américano-russes empirent, les sept astronautes de la SSI mettent un point d’honneur à prendre tous leurs repas ensemble. »

Une station russe

Un autre module russe, qui doit être arrimé à la SSI en 2022 ou 2023 pour remplacer Zvezda, formera le cœur d’une nouvelle station spatiale russe, a annoncé en avril M. Rogozine. Il s’agit d’un module scientifique et de propulsion. « Pour les Russes, la SSI est un compromis qui est loin d’être idéal, dit M. Harvey. Comme elle a été fabriquée à partir de modules amenés par la navette spatiale, lancée depuis la Floride, elle est trop près de l’équateur pour couvrir adéquatement le territoire russe. »

La Chine et la Guyane

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L'AGENCE SPATIALE CHINOISE CNSA

Impression d'artiste de la station Tiangong.

Une autre avenue pour la Russie est de participer à la station spatiale chinoise Tiangong, qui abrite depuis le début du mois ses premiers astronautes – ou taïkonautes. Elle est pour le moment constituée d’un seul module, Tianhe, mais quatre autres devraient s’y ajouter. « La Russie et la Chine ont récemment annoncé une base lunaire binationale pour la fin de la décennie, dit M. Harvey. Mais collaborer avec la Chine créerait le même problème d’une station spatiale trop près de l’équateur. En fait, Tiangong est encore plus proche de l’équateur, ce qui rendrait difficile l’accès à partir des sites de lancement de fusées russes. Mais la Russie détient des droits de lancement de Soyouz à partir de la Guyane française, à partir du spatioport d’où part la fusée Ariane. Pour le moment, ils ne sont utilisés que pour des lancements commerciaux, mais des lancements habités sont envisageables. »

Soyouz en chiffres

3,9 milliards US : sommes versées entre 2006 et 2020 par la NASA à Roscosmos pour 70 places dans ses capsules Soyouz afin d’amener des astronautes à la SSI

1,7 milliard US : sommes versées par la firme américaine ULA pour 116 moteurs de fusée fabriqués par Roscosmos entre 2000 et 2020

SOURCE : Institut français des relations internationales (IFRI)

Une version précédente de ce texte comportait une photo erronée de la station Tiangong. Nos excuses.