Les caméras corporelles que portent les policiers ne sont pas neutres. Comparées à des images de caméras de surveillance ou de téléphones portables, elles accentuent l’impression de brutalité policière, constate un criminologue de l’Université de Montréal.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Manipulation

« Dans n’importe quel manuel de cinéma, vous lirez que la vue subjective est une très bonne façon de manipuler le spectateur, explique Rémi Boivin, de l’Université de Montréal. Nous avons demandé à des étudiants et à des aspirants policiers leur opinion sur une intervention policière fictive avec une personne menaçante, parfois armée d’un bâton de baseball, et des policiers qui intervenaient avec un bâton ou alors tiraient des coups de feu. Les résultats sont clairs : les policiers sur les vidéos des caméras corporelles ont l’air plus condamnables. En particulier, les personnes menaçantes ont l’air de bouger moins rapidement, d’être moins menaçantes. » Il y avait par contre plus de différences entre les vidéos des caméras corporelles et celles des caméras de surveillance chez les aspirants policiers. « Avec les caméras de surveillance, les aspirants policiers parlaient de l’intervention en termes plus techniques, alors que chez les étudiants, il y avait un a priori négatif envers la police. »

Téléphones portables

La première étude portait sur 200 cobayes. M. Boivin en fait maintenant une deuxième, en ajoutant le point de vue d’un téléphone portable, auprès de 600 personnes. « Les premières données montrent qu’il n’y a pas de différence entre la perception des vidéos de caméras de surveillance et de téléphones portables. » Pourquoi est-ce important de faire ce type d’études ? « On veut mettre des caméras corporelles pour augmenter la transparence, mais si la population a un point de vue plus négatif des policiers à cause de cette technologie, c’est négatif. »

S’habituer à la violence

Détail important, quand on montrait la même scène d’intervention policière deux fois aux étudiants, à quelques jours d’intervalle, ils avaient une opinion moins négative du travail des policiers. « Dans certains cas, ils changeaient d’idée complètement, dit M. Boivin. Au début, ils trouvaient la violence policière inacceptable ; ensuite, ils la trouvaient appropriée. » Selon le criminologue montréalais, cela pourrait être dû au fait que la population canadienne est peu en contact avec la violence. « Quand on a l’impression que la violence n’existe pas, la violence policière est inacceptable. » Il est intéressant de noter que dans ce cas, la violence des films d’action ne semble pas avoir le même effet que le fait de regarder à deux reprises une vidéo décrivant de manière réaliste le travail des policiers. « Oui, c’est vrai, c’est intéressant dans le contexte où on s’inquiète de l’impact des films violents sur le niveau de tolérance envers la violence », dit M. Boivin.

Interrogatoires

Le travail de M. Boivin s’inspire d’études similaires sur des vidéos d’interrogatoires. « Quand on met la caméra derrière l’interrogateur, il a l’air plus menaçant, plus manipulateur, dit-il. Il y a même eu des études qui ont montré que des juges pouvaient être influencés par le point de vue de la caméra d’interrogation. »