Depuis un an et demi, le Canada participe à des simulations de guerre dans l’espace. Une Québécoise, Jessie Dumont, faisait partie des quatre Canadiens qui participaient en 2019 à ces war games avec l’Armée de l’air américaine. Elle est aussi dépêchée aux États-Unis pour surveiller les orbites des satellites.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

En quoi ça consiste ?

L’Armée de l’air américaine fait des manœuvres (war games) spatiales depuis 2001. Le scénario est simple : l’ennemi a des satellites situés à certains endroits et la capitaine Dumont doit les éviter. « Avec l’aide de nos informations, on se demande ce qu’ils vont essayer de faire comme manœuvres, couper les communications, jammer, bouger des satellites pour essayer de garder la supériorité dans l’espace, dit-elle. C’est vraiment de la défense spatiale, on n’attaque pas les autres satellites. On essaie d’aider le combattant ou le civil au sol. » En 2019, c’était la première fois que des militaires étrangers participaient aux manœuvres Space Flag, à Colorado Springs au Colorado. « On était une centaine les deux premiers jours, dont 20 étrangers, puis il y a eu 50 observateurs VIP pour la dernière journée, explique la capitaine Dumont. La deuxième journée, j’étais commandant de la mission. » Pandémie oblige, la capitaine Dumont a dû sauter le Space Flag l’automne dernier.

Actes de guerre

Pourrait-il y avoir des scénarios impliquant une attaque contre un satellite ennemi ? « Ça fonctionne comme dans n’importe quelle branche des forces, il y a une échelle de force qu’on essaie de développer dans cet exercice, dit la capitaine Dumont. Mais quelle action de la part d’une nation étrangère dans l’espace est un acte de guerre qui nous permettrait d’attaquer un satellite, ce n’est pas encore développé sur le plan légal. Si on envoie notre satellite contre un autre satellite, ça crée des débris, même si on essaie de les minimiser. » Y a-t-il d’autres manières d’attaquer un satellite ? « On peut le viser avec une fusée anti-satellites du sol, mais dans Space Flag, nous n’avons pas accès à cette technologie, même si l’ennemi en dispose, dit la capitaine Dumont. On peut seulement bouger notre satellite pour éviter la fusée. » Une autre avenue est d’envoyer rapidement des satellites en orbite basse pour remplacer les satellites détruits par l’ennemi, une avenue activement développée par DARPA, l’agence de recherche militaire américaine.

Simulateurs

Le secret défense limite les manœuvres qui nécessiteraient normalement le recours à des simulateurs. « À cause de la question de la sécurité des nations étrangères, on n’avait pas accès à un simulateur, dit la capitaine Dumont. Ça diminuait un peu le niveau des scénarios, mais en même temps, ça augmentait la difficulté pour les joueurs. Il fallait savoir ce qui allait vraiment se passer en mécanique orbitale. C’est ma spécialisation. Je fais mes maths sur le tableau plutôt que par simulateur. Ça a diminué un peu le niveau des scénarios, on ne pouvait pas avoir 10 fusées anti-satellites et 30 satellites qui bougent en même temps. »

Patrouille spatiale

La capitaine Dumont travaille à la base aérienne militaire de Vandenberg, en Californie, depuis septembre 2018. Elle fait partie de l’escadron 18 de contrôle spatial (space control squadron) et tient à jour le catalogue spatial des débris et des satellites. « On demande à tous les capteurs télescopes radars des observations des satellites et, avec ça, on bâtit un modèle des orbites futures des satellites. On leur envoie des messages d’avertissements s’il y a un risque de collision avec des débris. » Après des études au Collège militaire royal à Kingston et un an de contrôle des chasseurs aériens, elle travaille depuis 2017 dans le domaine spatial, tout d’abord au centre des opérations spatiales à Ottawa. Pendant son affectation en Californie, elle termine des études en génie spatial à l’Université du Colorado. La capitaine Dumont est la première personne de sa famille à s’engager dans l’armée et à faire des études universitaires. « J’ai toujours été intéressée par les maths, la physique, l’espace, même jeune. L’aide financière des Forces m’a aidée à réaliser ce rêve. »

Le satellite canadien

PHOTO FOURNIE PAR MDA

Le satellite militaire canadien Sapphire

Le Canada n’a qu’un seul satellite militaire, Sapphire, lancé en 2013. « On va en lancer un autre d’ici quelques années, qui va se connecter avec des sites terrestres de détection optique », explique le brigadier général Kevin Whale, directeur général de l’espace à l’aviation royale canadienne jusqu'à l'été dernier. « On vise d’avoir le plus de redondance au meilleur coût possible. » Les États-Unis devront aussi améliorer leur couverture spatiale. « On ne suit que 10 % à 20 % des satellites qui nous intéressent, et parfois il y a des trous de deux semaines entre les observations, dit le brigadier général Whale. Comme les satellites de nos jours peuvent manœuvrer, il faut améliorer nos capacités. »

Une version précédente de ce texte indiquait que la capitaine Dumont était à la base Vandenberg depuis 2019 plutôt que 2018, comportait une erreur dans le nom de son escadron, n'indiquait pas que le brigadier général Whale avait changé de poste l'été dernier, qualifiait le satellite militaire Sapphire de satellite-espion et utilisait une photo erronée de Sapphire.