Dans le coin gauche, un pessimiste. Dans le coin droit, un optimiste. Depuis des années, deux sommités de la biologie marine s’affrontent au sujet de la surpêche. Leur combat se déroule aujourd’hui en librairie alors que les deux ont décidé de publier un livre pour avoir le dernier mot.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Gestion contre interdiction

Deux visions s’affrontent pour faire face à la surpêche dans les océans : une meilleure gestion ou carrément l’interdiction. Daniel Pauly, de l’Université de Colombie-Britannique, et Ray Hilborn, de l’Université de Washington, croisent le fer à ce sujet depuis belle lurette, mais les changements climatiques compliquent aujourd’hui la donne.

L’optimiste

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DE WASHINGTON

Ray Hilborn

Ray Hilborn est un spécialiste de la gestion des pêches dans le Pacifique Est et l’Alaska. « Depuis 20 ans, on comprend vraiment mieux comment gérer les pêches pour maximiser les prises sans mettre en danger les stocks », explique le biologiste de l’Université de Washington. Il étale ses arguments dans le livre Ocean Recovery, récemment publié. « Le problème, c’est qu’il n’y a pratiquement aucune gestion des pêches dans la moitié des océans de la planète. La Chine en particulier est un gros problème. Mais il y a de l’amélioration, par exemple sur la côte Pacifique de l’Amérique du Sud. » M. Hilborn estime que ses confrères qui dénoncent la surpêche partout sur la planète devraient plutôt encourager l’adoption des bonnes pratiques instaurées dans les pays riches. « Beaucoup préfèrent s’en tenir à une litanie catastrophiste. »

Le pessimiste

PHOTO FOURNIE PAR L’UBC

Daniel Pauly

Daniel Pauly s’est fait connaître dans les années 90 avec plusieurs études où il a démontré les effets pervers de la surpêche. Lorsqu’une espèce visée par les pêcheurs disparaît, ceux-ci se rabattent sur ses proies, c’est-à-dire des espèces situées plus bas dans la chaîne alimentaire. « Ça a vraiment montré le mécanisme de la surpêche », explique David Grémillet, biologiste du CNRS en France qui a publié l’automne dernier la biographie Daniel Pauly – Un océan de combats. Le principal intéressé, en entrevue avec La Presse depuis Vancouver, confirme que ses vues sont toujours aussi pessimistes. « Si on n’interdit pas la pêche dans de vastes zones des océans, on n’aura plus de poissons éventuellement, dit M. Pauly. Même dans les régions qu’on considère comme bien gérées. Selon mes calculs, il y aura 10 fois moins de poissons en 2040-2060 en Atlantique Nord que dans les années 1970. » Que pense-t-il du livre de M. Hilborn qui s’en prend à ses théories ? « Il me critique et m’attaque beaucoup ; moi, je fais semblant qu’il n’existe pas », dit M. Pauly. À propos de l’exemple des stocks de poissons de l’Atlantique Nord donné par M. Pauly, M. Hilborn souligne que les stocks y sont à tout le moins constants depuis 40 ans, si on tient compte de toutes les espèces.

Un compromis

Un arbitre existe heureusement pour déterminer qui a raison et qui a tort. Et, comme c’est souvent le cas, tant M. Hilborn que M. Pauly ont raison. Christopher Costello, biologiste de l’Université de Californie à Santa Barbara, a publié début janvier deux études portant sur la gestion des pêches et sur l’interdiction de la pêche dans certaines zones. « Je pense qu’il est possible de bien gérer les pêches avec des quotas, dit M. Costello. Mais je pense que dans certaines zones, des interdictions totales de la pêche peuvent être bénéfiques. Pensez à la pêche près des récifs de corail : si elle nuit au tourisme, on peut juger préférable de l’interdire. »

Réchauffement de la planète

De nombreuses espèces migrent vers le nord à la faveur des changements climatiques. Le homard est ainsi moins présent au Rhode Island et davantage dans le Maine, alors que la quantité de bars noirs a diminué en Floride et augmenté au Rhode Island. Mais Daniel Pauly pense que la situation sera aggravée par l’appauvrissement des eaux en oxygène. L’automne dernier, dans la revue Mediterranean Marine Science, le biologiste de Vancouver montrait que la croissance des poissons pourrait être réduite par cet appauvrissement en oxygène des eaux des tropiques se réchauffant. La migration des espèces des tropiques vers le nord ne réglera pas nécessairement le problème, parce que la concentration d’oxygène dans l’eau n’est pas toujours plus élevée sous les latitudes plus nordiques. De son côté, Ray Hilborn avance que l’adaptation aux changements climatiques nécessitera plus de souplesse sur le plan des quotas de pêche. Il donne l’exemple du Rhode Island, où les quotas de bars noirs ont augmenté.

Conflit d’intérêts

Les partisans de Daniel Pauly, dont l’auteur de sa biographie, David Grémillet, font grand cas de subventions de recherche qu’a reçues entre 2000 et 2015 Ray Hilborn de la part de grands groupes de pêche et d’entreprises chargées de gérer des programmes de certification des pêcheries durables. Il s’agit d’une petite partie du total des subventions reçues par le biologiste américain. M. Hilborn rétorque que deux grandes revues scientifiques, Science et PNAS, ainsi que l’Université de Washington ont fait enquête sur ses sources de financement et n’y ont rien trouvé à redire.

Mieux surveiller les pirates

Christopher Costello fonde beaucoup d’espoir sur le contrôle des pirates de la pêche, des navires qui éteignent leurs balises de navigation avant d’aller dans des zones où la pêche est interdite ou dans des eaux territoriales mal surveillées. « Des ONG comme Global Fishing Watch suivent à la trace les navires à proximité de ces zones, et tentent de reconstruire leur itinéraire quand leurs balises sont éteintes, dit M. Costello. Ce sont des informations que les autorités, dans les ports où ils débarquent leurs prises, et les organismes de certification peuvent utiliser. » À la fin de janvier, des biologistes français ont montré dans la revue PNAS qu’il est possible de munir des albatros de capteurs détectant les émissions radars de navires pour les transformer en « sentinelles des mers » capables de prendre la main dans le sac des pirates de la pêche s’aventurant dans des zones interdites.

Mieux surveiller les stocks de poissons

L’un des problèmes est que, dans de nombreuses régions du monde, les biologistes ne savent pas combien il y a de poissons dans la mer, seulement combien les pêcheurs en rapportent au port. Les partisans de la gestion des pêches jugent que l’estimation de la biomasse de poissons est essentielle. « Les prises peuvent changer selon les espèces qui sont plus populaires, dit M. Hilborn. Et si on prend tous les prédateurs d’une région, il y aura plus de poissons chez les espèces qui sont leurs proies. Si ces proies ne sont pas pêchées, on ne le saura pas. » Les estimations de biomasse ne sont pour le moment disponibles que pour les eaux des pays riches, mais M. Hilborn estime que diverses avancées technologiques pourront abaisser le coût de ces estimations pour les pays pauvres. Par exemple, il sera bientôt possible d’évaluer la biomasse en mesurant l’ADN de poisson contenu dans des échantillons d’eau, ou avec les données acoustiques de sous-marins robots autonomes. M. Pauly, de son côté, estime que les données de prises sont beaucoup plus importantes que les données de biomasse pour évaluer les stocks de poissons.

La question des élèves

Regardez la question posée par Magaly Faour-Bureau, Alexia Gagné et Charlotte Guimond du groupe de sciences de Dominique Simard, en troisième secondaire au Collège Laval :

Question

Nous avons appris que les océans se vidaient de leurs ressources à cause de la surpêche. Nous aimerions en savoir plus sur les techniques de pêche utilisées et leurs effets sur l’environnement. De plus, que pouvons-nous faire en tant que consommateurs pour aider quant à la survie des stocks de poissons ?

Réponse

Il y a de nombreuses manières de voir la surpêche.

Parfois, on pêche simplement trop de poissons d’une même espèce, et les prises deviennent de plus en plus petites jusqu’à ce que l’espèce ne soit pratiquement plus présente dans une zone.

Il y a aussi les « captures accessoires », des espèces qui sont prises par les pêcheurs cherchant d’autres espèces, par exemple quand un filet ramasse tout ce qu’il y a dans une zone de la mer. Même s’ils peuvent être remis à l’eau, les poissons pêchés par erreur meurent souvent.

Enfin, il y a des techniques de pêche qui raclent les fonds marins et les abîment. Une foule d’organismes marins essentiels à la santé des océans habitent ces fonds marins et en souffrent. Encore là, tout est une question de fréquence. En Europe du Nord, un endroit précis des fonds marins sera visité tous les 3 à 10 ans, alors qu’en Asie du Sud-Est, c’est de 3 à 10 fois par année, selon le livre Ocean Recovery, de Ray Hilborn. Ce dernier propose d’interdire certains équipements, par exemple les filets munis de roues pour épouser les aspérités des fonds rocheux, particulièrement riches en biodiversité.

Mais, parfois, des espèces disparaissent d’une région sans que la surpêche soit le seul coupable. La disparition de la morue dans le golfe du Saint-Laurent, au début des années 90, reste mystérieuse parce que les stocks demeurent très bas, même s’il n’y a pratiquement plus de pêche depuis 30 ans. Et les changements climatiques vont faire migrer certaines espèces.

Que peut-on faire ? Il existe deux grands organismes de certification du caractère durable des pêcheries : le Marine Stewardship Council (MSC), mis sur pied en 1996 par le groupe environnementaliste World Wildlife Fund (WWF) et l’entreprise alimentaire britannique Unilever, et le Seafood Watch de l’aquarium de Monterey Bay, en Californie. Seafood Watch donne des options allant de durables à « à éviter » pour chaque espèce de poisson, alors que le MSC certifie que certains produits sont « durables », notamment avec un sceau MSC, que l’on peut voir sur certains produits dans les supermarchés. Le MSC a aussi une base de données par espèce de poisson. Dans les deux cas, pour chercher dans la base de données, il faut non seulement connaître la région d’origine du poisson, mais aussi la technique de pêche utilisée.

Dans le cadre d’un projet spécial, des écoles québécoises ont soumis des questions scientifiques à notre journaliste, qui y répondra d’ici la fin de l’année scolaire. Si votre école désire participer au projet, où que vous soyez au Québec, faites-le-nous savoir !