Un cycliste qui roule sur un trottoir. Un couple qui s’embrasse dans un autobus. Quelqu’un qui mange un sandwich dans le métro. Ces comportements qui ne respectent pas les normes sociales à divers degrés sont jugés plus sévèrement par les gens qui se situent à droite sur le spectre politique.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

C’est ce qu’a découvert Élise Désilets, doctorante en psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières, en faisant passer divers tests à 106 participants.

« Ce qu’on voit, c’est que plus les gens sont à droite, plus ils sont sensibles aux transgressions. Ils sont meilleurs, si on veut, à détecter une transgression d’une norme sociale », explique la chercheuse à La Presse. Les gens à gauche, par opposition, sont « plus tolérants à l’incertitude ».

Quand il y a une transgression d’une norme sociale, c’est comme si on s’attendait à quelque chose, mais que quelque chose d’autre survenait. Ça crée une incertitude, et les gens de gauche semblent avoir une plus grande tolérance à cette incertitude.

Élise Désilets

Notons que ces travaux n’ont pas encore été publiés dans une revue scientifique et n’ont donc pas été révisés par des pairs.

Dans le cadre de son doctorat, Mme Désilets a d’abord classé les participants sur un axe gauche-droite. Elle les a mitraillés de questions portant sur les impôts, la mondialisation, les services publics, la pauvreté ou l’exclusion. Selon l’ensemble de leurs réponses, les participants ont été classés sur un axe gauche-droite.

L’étudiante leur a ensuite présenté 102 scénarios. Certains correspondaient à une norme sociale attendue (un cycliste qui roule sur une piste cyclable), d’autres à un comportement légèrement inapproprié (un cycliste sur un trottoir) et d’autres, à une norme très inappropriée (un cycliste sur une autoroute).

Les comportements présentés aux participants allaient de parler au téléphone dans sa maison à crier dans une bibliothèque, en passant par dormir sur un banc de parc et prendre des photos au restaurant. Les participants devaient dire si ces actions étaient appropriées ou non.

Appartenance au groupe

L’étudiante ne s’est pas montrée surprise de voir les gens plus à droite brandir l’étiquette « inappropriée » plus rapidement.

« Les études montrent que les gens plus à droite souhaitent davantage que les choses restent comme elles sont et sont donc meilleurs pour repérer le changement. D’autres recherches montrent que plus les gens sont à droite, plus ils ont un besoin d’appartenance à un groupe – et les normes sociales servent à définir le groupe dont on fait partie », explique Élise Désilets.

Sans avoir vu les détails de la méthodologie, Roxane de la Sablonnière, professeure au département de psychologie de l’Université de Montréal, juge la recherche intéressante.

Il y a des gens qui sont plus flexibles et s’adaptent aux situations, tandis que d’autres ont ce qu’on appelle une rigidité cognitive et réagissent davantage lorsqu’une norme est transgressée. C’est un besoin de fermeture, une intolérance à l’ambiguïté.

Roxane de la Sablonnière

La spécialiste émet l’hypothèse que les gens de droite « se fient peut-être sur les normes sociales pour juger une situation plutôt que de prendre le temps d’en explorer la complexité par eux-mêmes ».

Laura French Bourgeois, postdoctorante au Consortium pour la démocratie électorale de l’Université du Québec à Montréal, fait quant à elle un parallèle avec les raisons qui poussent les gens à voter. Les gens de droite disent le faire par devoir, tandis que ceux de gauche le font par choix.

« Pour les gens de droite, se conformer aux normes de la société est un devoir, tandis que ceux de gauche y adhèrent par choix. Il n’est donc pas surprenant que ces derniers tolèrent que quelqu’un choisisse de ne pas y adhérer », commente-t-elle.

Empocher l’argent et filer

Élise Désilets a aussi tenté d’évaluer la tolérance à l’écart par rapport aux normes par une autre expérience. Dans celle-ci, on disait à chaque volontaire qu’un autre participant avait reçu 20 $ avant lui et lui offrait une partie de cette somme. Les offres allaient de 2 $ à 18 $. Dans ce cas, la norme sociale veut qu’on partage la somme environ moitié-moitié. Les chercheurs voulaient voir jusqu’à quelle déviation les participants étaient prêts à aller par rapport à cette norme.

L’étudiante s’attendait à ce que les gens de gauche montrent plus de flexibilité dans les offres acceptées et que ceux de droite insistent pour une répartition équitable selon les normes, mais ce ne fut pas le cas. Dans ce qui en dit sans doute long sur la nature humaine, les participants étaient en fait plus enclins à accepter des sommes élevées, peu importe leur orientation politique.

L’étudiante veut maintenant utiliser l’électroencéphalogramme pour aller voir ce qui se passe dans le cerveau de ses participants lorsqu’ils sont mis devant la transgression d’une norme sociale. Certaines signatures électriques sont connues pour révéler la surprise, par exemple. Il sera intéressant de voir si les gens de gauche qui considèrent certains comportements comme appropriés en sont d’abord surpris, puis surmontent cette surprise, ou bien si leur cerveau ne bronche tout simplement pas face à l’excentricité.

« On se demande s’il y a un mécanisme d’inhibition qui se produit entre le moment où les participants donnent leur réponse et celui où ils voient la transgression », résume Élise Désilets, dont la thèse s’effectue sous la direction des professeurs Benoît Brisson et Sébastien Hétu.