Ce ne sont pas les Cités d’or des fameux dessins animés télévisés. Mais Mabila, forteresse où a eu lieu une bataille sanglante entre des autochtones de l’Alabama et le conquistador Hernando de Soto en 1540, fait rêver les archéologues depuis deux siècles. C’est que la découverte des ruines de Mabila permettrait de comprendre les dynamiques intra-autochtones du XVIe au XVIIIe siècle. En ce sens, Mabila vaut de l’or.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

De nouvelles recherches

PHOTO LAURA SHILL, FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DE L’ALABAMA

Vernon Knight, à gauche, et son collègue Craig Sheldon de l’Université de l’Alabama lors d’une autre campagne de fouilles pour retrouver Mabila, en 2009 le long de la rivière Alabama

Vernon James Knight a consacré sa carrière d’archéologue à l’Université de l’Alabama à la recherche de Mabila, une ville-forteresse de plusieurs milliers d’habitants. « Nous avons fouillé une dizaine de sites où nous n’avons rien trouvé, explique M. Knight, qui est maintenant professeur émérite. Nous avons maintenant une nouvelle hypothèse. Les fouilles avaient commencé avant la pandémie, mais elles ont été beaucoup ralenties. Il nous faudra les terminer le printemps prochain. » Le site se trouve dans le sud de l’État, près du golfe du Mexique. « C’est une zone qu’on appelle la ceinture noire ou la prairie noire, entre les deux principaux fleuves de l’Alabama. On n’avait pas cherché là parce que c’est plus aride et on a toujours présumé que la proximité de grands cours d’eau était essentielle à l’agriculture de cette civilisation autochtone. Mais une ville plus petite de la même civilisation vient d’être trouvée au Mississippi, dans une zone semi-aride similaire. On pense qu’il pouvait y avoir à l’époque une série de mares grâce à des barrages de castors, qui rendaient cette zone plus propice à l’agriculture. »

La bataille de 1540

PHOTO FOURNIE PAR L’OFFICE DE TOURISME DE BARCAROTTA

Statue de Hernando de Soto à Barcarrota, où il est probablement né, dans le sud-ouest de l’Espagne.

La bataille de Mabila, qui opposa 600 Espagnols à quelque 2500 à 3000 autochtones, est survenue en octobre 1540, au milieu de l’expédition de trois ans que le conquistador Hernando de Soto mena dans le sud-est des États-Unis. Les Espagnols, commandés par Hernando de Soto, ont massacré leurs ennemis, qui leur avaient tendu une embuscade en prétextant les aider. Par la suite, plusieurs villages environnants ont été rasés par les Espagnols en représailles. Arrivé en mai 1539 en Floride, de Soto est mort en mai 1542 sur les rives du Mississippi, en Louisiane. Sa chevauchée a mené l’Espagne à abandonner l’idée d’établir des colonies au nord du Mexique, à l’exception de la Floride, mais les microbes introduits par les soldats espagnols ont décimé les populations autochtones locales.

La découverte de Chickasaw

PHOTO FOURNIE PAR LE DÉPARTEMENT D’ÉTAT DE L’ARKANSAS

Parc archéologique de Parkin, site probable de Casqui

Le site au Mississippi qui a poussé M. Knight à fouiller la prairie noire est probablement Chickasaw, où l’expédition d’Hernando de Soto passa l’hiver 1540-1541. « C’est l’un des trois villages décrits par les relations de l’expédition », explique Tony Boudreaux, de l’Université du Mississippi, qui a dirigé les fouilles dans l’est de l’État. « Nous avons trouvé des objets européens du XVIe siècle et des preuves d’une très grande densité de population à cette époque. » Les deux seuls autres sites formellement identifiés de l’expédition de de Soto sont à Tallahassee, en Floride, où les conquistadors passèrent l’hiver 1539-1540, et Casqui, un ancien village autochtone en Arkansas situé à une heure à l’ouest de Memphis, où ont été retrouvés en 2016 une croix et des objets militaires espagnols du début du XVIe siècle.

Les ancêtres des Creeks

PHOTO FOURNIE PAR LE DÉPARTEMENT D’ÉTAT DE L’ALABAMA

Monticule précolombien du site de Choccolocco Creek, en Alabama

Pourquoi chercher Mabila ? « Il y a évidemment un intérêt à retracer l’itinéraire exact de l’expédition espagnole, dit M. Knight. Mais d’abord et avant tout, on voudrait savoir comment vivaient les populations décrites par les Espagnols. Après l’expédition de 1539-1542, il y a eu un hiatus de 200 ans avant que les Français s’installent dans le Mississippi. Il y avait alors une organisation politique très différente de celle que Hernando de Soto avait observée. On pense que le traumatisme du contact avec les Européens a poussé les différentes tribus à s’allier. Elles auraient formé la civilisation des Creeks. » Steve Hahn, auteur du livre The Invention of the Creek Nation, confirme l’importance de l’expédition sanglante mais sans lendemain de Hernando de Soto dans l’établissement d’une nation autochtone relativement autonome dans la région. « La formation de la Confédération creek a été une réponse rationnelle et particulièrement efficace qui a permis aux Creeks de survivre dans une zone tampon entre les empires coloniaux français, anglais et espagnol », dit M. Hahn, qui enseigne au St. Olaf College, au Minnesota. « Ils ont été relativement puissants jusqu’au début du XXe siècle et leur culture a pu survivre jusqu’à maintenant. » La région abritait auparavant la « civilisation des monticules », qui érigeait des tertres et des pyramides et a fleuri il y a 1000 ans.

Comme les Iroquois

Un parallèle intéressant peut être fait avec la confédération des Iroquois. « Comme les Mohawks, les Creeks ont été en contact avec les Européens au XVIe siècle, puis ont eu un siècle pour s’organiser et réagir au choc microbien et technologique, dit M. Knight. Il est très intéressant que des peuples indépendants aient choisi comme réponse de former une confédération, tant dans le nord des États-Unis que dans le sud. » Steve Hahn ajoute qu’un lien encore plus spécifique existe entre les Mohawks et les Creeks. « Il semble que les Creeks se soient inspirés de la Grande Paix de Montréal de 1701 dans leurs négociations avec les pouvoirs coloniaux, dit M. Hahn. Ils ont promis en 1717-1718, lors de négociations avec les Anglais et les Espagnols à Coweta, en Géorgie, qu’ils resteraient neutres, comme dans le traité de 1701. Des sources espagnoles et des traditions orales notées par des voyageurs français et anglais montrent qu’à ce moment, à Coweta, il y avait une délégation d’Iroquois. » Les négociations de Coweta mettaient un terme à une guerre sanglante avec la colonie anglaise en Caroline du Sud et en Géorgie.

La colonisation espagnole au fil des ans

• 1492

Christophe Colomb accoste à Hispaniola (Haïti) et Cuba

• 1496

Premier établissement à Santo Domingo, dans Hispaniola

• 1502

Christophe Colomb explore l’Amérique centrale

• 1511-1515

Conquête de Cuba

• 1521

Conquête du Mexique aztèque

• 1532-1572

Conquête du Pérou inca

• 1565

Fondation de San Agustín (actuel St. Augustine) en Floride

Source : Université Brown