Ce printemps, Alexandre Rodgers s’est porté volontaire pour être infecté par le SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19. L’étudiant en psychologie de Sherbrooke a donné son nom à 1Day Sooner, ONG américaine qui promeut cette avenue pour les essais cliniques de vaccins. Un premier essai avec des volontaires de 1Day Sooner a été annoncé pour janvier au Royaume-Uni.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

« Je savais que ça existait, alors je me demandais pourquoi il n’y en avait pas pour la COVID-19, explique M. Rodgers. J’ai fait des recherches et j’ai appris l’existence de 1Day Sooner. J’ai soumis immédiatement ma candidature. »

Les essais de « mise à l’épreuve » consistent à infecter délibérément les participants à un essai clinique pour un nouveau vaccin. Un député de Thunder Bay, Marcus Powlowski, a lancé une pétition sur le site des Communes pour que Santé Canada se penche sur la question. « On veut qu’il y ait une autorisation préalable du concept, pour que les chercheurs ou les entreprises qui veulent faire ce genre d’essais cliniques aient moins d’incertitude », explique M. Rodgers. En date de mercredi, la pétition avait recueilli 311 signatures et devrait être déposée aux Communes à la mi-octobre.

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRE RODGERS

Alexandre Rodgers

L’ONG américaine a recruté 38 000 volontaires, dont 1600 au Canada, 16 000 aux États-Unis et 2700 au Royaume-Uni, qui participeront en janvier à l’essai clinique sur un vaccin développé par le Collège impérial de Londres. « Nous ne sommes pas en contact avec Santé Canada, mais nous avons des discussions avec un chercheur de l’Université du Manitoba », explique Abie Rohrig, directeur des communications de 1Day Sooner, en entrevue de Boston.

Le nom de 1Day Sooner fait référence à l’importance de hâter l’arrivée d’un vaccin, pour limiter le nombre de morts. L’ONG a été fondée par un dirigeant d’une ONG faisant la promotion des dons de reins par des donneurs vivants, Waitlist Zero, ainsi que par une étudiante en épidémiologie.

Les essais de mise à l’épreuve ont été beaucoup utilisés pour mettre au point les premiers vaccins, notamment un vaccin contre le choléra en Allemagne à la fin du XIXe siècle. Ils ont été associés à de graves dérives éthiques, notamment des essais sur des patients psychiatriques pour des traitements contre les maladies vénériennes par l’armée américaine au Guatemala dans les années 1940 et 1950. Récemment, des essais de mise à l’épreuve pour mettre au point des vaccins contre la grippe, la malaria et le virus Zika ont été menés, mais certains bioéthiciens sont inquiets.

Don de rein

« Pour la grippe, on connaît assez bien la maladie, pour la malaria, on a des médicaments pour traiter la maladie dans sa première phase », explique Jonathan Kimmelman, directeur de l’unité de bioéthique médicale à l’Université McGill. « Pour la COVID-19, on n’a pas de médicament et on ne connaît pas encore très bien la maladie, qui semble avoir des effets à long terme même chez de jeunes adultes. Et on n’a pas de version atténuée du SARS-CoV-2, une autre avenue pour faire un essai de ce genre. Je pense qu’on devrait attendre les résultats des essais cliniques en cours sur des vaccins contre la COVID-19. »

Abie Rohrig estime qu’il est important d’avoir plusieurs vaccins contre la COVID-19. « L’un des vaccins qui sont testés actuellement doit être conservé à une température de - 80 °C. Cette semaine, le premier producteur de vaccins en Inde a estimé qu’au rythme actuel de production mondiale, il faudrait attendre jusqu’à 2024 pour avoir assez de vaccins contre la COVID-19. »

PHOTO FOURNIE PAR L'UNIVERSITÉ DE ST. LOUIS

L’Université de St. Louis a ouvert en 2018 un hôtel qui accueille des patients participant à des essais de mise à l’épreuve. Sur la photo, le directeur du programme, Daniel Hoft.

Que pense-t-il des risques ? « On accepte d’autres risques plus élevés, par exemple le don de rein par un donneur vivant, pour lequel le risque de mourir est de 1 sur 3300, contre 1 sur 10 000 pour un adulte dans la vingtaine avec la COVID-19, dit M. Rohrig. Je le sais, j’ai donné un rein l’an dernier. »

Deux sociétés québécoises qui planchent sur un vaccin de la COVID-19, IMV et Medicago, ont indiqué à La Presse ne pas avoir l’intention de faire un essai de mise à l’épreuve. « Ça ne peut remplacer les études avec un grand nombre de sujets représentant différentes populations », dit Frédéric Ors, PDG d’IMV. Nathalie Charland, directrice scientifique de Medicago, insiste sur les « limites » de cette approche et est « hésitante sur le plan éthique » à cause de l’absence de traitement et de l’incertitude sur ses effets à long terme.