Quand on fouille dans sa mémoire à la recherche d’un évènement du passé, le faux s’entremêle souvent avec le vrai. Lors d’un congrès scientifique tenu l’hiver dernier, des psychologues expliquaient comment ils pouvaient aider juges, avocats et policiers dans leur quête de la vérité.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Minimiser les faux souvenirs

La mémoire est une faculté qui a horreur du vide. Telle est la maxime qu’on pourrait tirer des travaux d’Ira Hyman, psychologue de l’Université Western Washington, dans le nord de l’État de Washington. M. Hyman les présentait au congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), à la mi-février à Seattle.

« Je m’intéresse à l’attention sélective et à l’aveuglement lié à l’inattention, expliquait M. Hyman en marge de son colloque sur la psychologie légale. Quand survient un accident ou un évènement extraordinaire comme une agression, un témoin lui portera très rarement sa pleine attention. Alors il aura une mémoire très fragmentaire. »

Il est normal de reconstruire par la suite ce qui s’est produit, souvent à partir des questions posées.

Ira Hyman, professeur de psychologie à l’Université Western Washington

« Pour minimiser les faux souvenirs, poursuit-il, il faut donc avoir des techniques d’interrogatoire policier très précises. On peut par exemple commencer par dire : “À quel moment avez-vous réalisé qu’il se passait quelque chose ?” La fiabilité de tout ce qui s’est passé avant est moins bonne. Une autre tactique est d’éviter de donner des détails sur l’événement avant que le témoin en parle. Souvent, les policiers vont dire : “Vous avez été témoin d’une agression au couteau”, par exemple. Ça peut susciter dans la mémoire du témoin un couteau qui n’y existait pas avant. »

PHOTO PAUL HOSEFROS, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Anita Hill lors de son témoignage devant le Congrès américain en 1991. Mme Hill alléguait avoir été victime de harcèlement sexuel de la part du juge Clarence Thomas, désigné pour accéder à la Cour suprême.

Anita Hill et Clarence Thomas

L’étude moderne des souvenirs erronés a connu son envol avec le témoignage d’Anita Hill lors de la confirmation de Clarence Thomas à la Cour suprême américaine en 1991, selon Ira Hyman. La nomination du juge Thomas avait été entérinée malgré les allégations de harcèlement sexuel de MHill, son ancienne subalterne.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le juge Clarence Thomas lors des audiences devant le Sénat en 1991

« Une étude très connue a montré que les souvenirs flous, du genre “il faisait des blagues sexuelles dont je ne me souviens pas exactement”, sont plus souvent cristallisés dans la mémoire lorsqu’ils surviennent dans des contextes inappropriés, dit M. Hyman. Donc, il était normal qu’Anita Hill se souvienne davantage de ce type de souvenirs flous que de blagues et propos sexuels précis de Clarence Thomas. »

L’étude en question a été publiée en 1993 par deux psychologues californiens dans la revue Applied Cognitive Psychology. Les chercheurs avaient montré à des cobayes des vidéos de conversations entre un homme et une femme, dans un bar et dans un bureau. La moitié des huit répliques de l’homme avaient une connotation sexuelle. Les propos salaces étaient plus souvent gardés en mémoire par les sujets et avaient laissés une empreinte plus forte lorsqu’ils étaient tenus dans un bureau… mais ces souvenirs demeuraient néanmoins flous, le participant ne se rappelant généralement pas les mots exacts qui avaient été prononcés.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

L’ancien grand patron du FBI James Comey a témoigné plusieurs fois devant le Congrès, notamment au sujet d’allégations d’ingérence visant le président Trump.

Les facteurs de risque de l’oubli

Les conversations ont plus de chances d’être correctement répétées si elles surviennent dans un contexte surprenant, si elles contiennent des propos hors normes et si on en fait partie, a résumé lors du colloque de psychologie légale de l’AAAS, à Seattle en février, une autre spécialiste de la question, Sarah Brown-Schmidt, de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaing.

« L’admissibilité des conversations en preuve dans un procès doit tenir compte des recherches en psychologie, a expliqué Mme Brown-Schmidt au colloque. On se souvient par exemple davantage de ce qu’on dit que de ce qu’on entend. Et si on demande à un témoin de confirmer ce qu’une personne a dit au cours de la conversation, ce souvenir est moins fiable que si on demande au témoin de répéter ce que cette personne a dit. »

Mme Brown-Schmidt a utilisé le témoignage au Congrès américain de James Comey, ancien directeur du FBI, à propos d’allégations d’ingérence de la part du président Donald Trump, pour illustrer les périls des souvenirs de conversations.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Les faux souvenirs compliquent la recherche des enfants disparus, conclut notamment une étude publiée dans le Journal of Experimental Criminology en 2016.

Le paradoxe des enfants disparus

La pinte de lait n’était peut-être pas une bonne manière de retrouver les enfants disparus, finalement. Bombarder les réseaux sociaux d’avis de recherche non plus. C’est ce qui ressort d’une étude américaine discutée par Ira Hyman en marge du congrès de l’AAAS.

Quand La Presse lui a demandé si les faux souvenirs compliquaient les recherches d’enfants disparus, le psychologue américain a mentionné une étude de Kara Moore, de l’Université Knox dans l’Illinois, publiée en 2016 dans le Journal of Experimental Criminology.

Mme Moore a montré à 500 cobayes, divisés en deux groupes, de courtes vidéos d’avis de recherche d’une jeune femme. Un groupe voyait la vidéo trois fois en trois jours, alors que l’autre groupe voyait des documentaires animaliers les deux premiers jours, puis la vidéo de la jeune femme disparue le troisième jour. Le quatrième jour, la jeune femme était assise dans un hall par où tous les participants devaient passer. Les cobayes qui avaient vu la vidéo trois fois la reconnaissaient dans moins de 5 % des cas, contre 10 % pour ceux qui n’avaient vu la vidéo qu’une fois.

Ça montre qu’il y a une fatigue de la mémoire due à la répétition. On ne se souvient bien que de ce qui sort de l’ordinaire.

Ira Hyman, professeur de psychologie à l’Université Western Washington

Les réseaux sociaux contre l’esclavage sexuel

Un autre colloque sur la criminalité au congrès de l’AAAS à Seattle portait sur l’utilisation de la technologie pour contrer la prostitution juvénile. Une ONG de Seattle, Real Escape from the Sex Trade (REST), a témoigné qu’elle avait réduit par un facteur de 10 le temps nécessaire pour aider une victime d’esclavage sexuel en la contactant par message texte plutôt qu’en personne. Plus de 60 heures de travail de rue étaient nécessaires pour un seul cas auparavant, alors que six heures suffisent avec les textos, parce que la victime peut contacter REST à sa guise. L’approche ne fonctionne par contre que chez les jeunes à l’aise avec la technologie et les réseaux sociaux, et peut être piratée par les proxénètes. Seattle abrite aussi une ONG technologique, Polaris, qui piège les pédophiles fréquentant les sites de prostitution, et affiche des publicités anti-pédophilie sur les sites de prostitution offrant les services de mineurs, pour décourager les clients. Ces pubs, qui avertissent les clients potentiels qu’ils « vont blesser » (hurt) la jeune prostituée, auraient permis de réduire de moitié le trafic dans les sites de prostitution visés, a affirmé Polaris au colloque de l’AAAS.

20 %

Proportion des propos exacts d’une conversation anodine qui peut être récitée 10 minutes après la fin de cette conversation
Source : Law