Il n’y a pas de prix Nobel en informatique. Mais il y a un prix Turing, nommé en l’honneur d’Alan Turing, mathématicien britannique dont les travaux ont ouvert la voie à l’informatique moderne.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Yoshua Bengio, grand spécialiste de l’intelligence artificielle de l’Université de Montréal, fondateur de Mila, laboratoire de recherche dans ce domaine, d’Element AI, entreprise cherchant à offrir au secteur privé le fruit des travaux universitaires sur ces sujets, est allé chercher son prix Turing en 2019. On le lui a accordé conjointement avec le chercheur torontois Geoffrey Hinton et le Français Yann Le Cun, tous pionniers dans la recherche sur l’apprentissage profond.

Qu’est-ce que l’apprentissage profond ? Le deep learning, en anglais ? C’est la nouvelle frontière de l’analyse informatique de données, où l’ordinateur va plus loin que simplement appliquer les modèles qu’on lui donne — ce qui limite notamment la quantité de données qu’on peut lui demander de trier —, mais effectue des apprentissages par lui-même. Comme si on avait réussi à transmettre de l’intuition aux machines, ce qui leur permet de se débrouiller avec des quantités beaucoup plus grandes d’informations qu’avant, d’aller plus loin dans leurs analyses de données.

Les applications de ces capacités sont immenses, que ce soit pour la reconnaissance faciale, l’analyse du langage ou de la jurisprudence… Peu importe.

Maintenant, explique le professeur Bengio en entrevue, il faut réfléchir à intégrer des éléments de conscience dans les processus pour permettre aux machines d’aller encore plus loin. Tout un programme.

Doit-on s’inquiéter de ces machines qui deviennent de plus en plus perspicaces ?

« Je m’inquiète beaucoup plus de l’humain », répond Yoshua Bengio.

Le problème, ce ne sont pas les outils, mais ceux qui ne les utiliseront pas pour les bonnes raisons.

Pour le moment, on demeure dans la reproduction de toutes petites parties de tout ce que notre tête peut accomplir.

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Né en France, à Paris, de parents venus de Casablanca pour étudier la biologie, la pharmacie, la philosophie — son père est finalement devenu pharmacien — et l’économie — sa mère a passé sa vie dans la gestion de milieux culturels —, Yoshua est arrivé à Montréal à l’âge de 12 ans. Il a étudié dans les écoles publiques, notamment au cégep de Saint-Laurent, puis il est allé à l’Université McGill en génie informatique, où il a obtenu un baccalauréat, une maîtrise et un doctorat, avant d’aller faire des études postdoctorales au Massachusetts Institute of Technology.

C’est à McGill, donc, qu’il est tombé amoureux de l’intelligence artificielle, en lisant les travaux de Geoffrey Hinton, un Torontois pionnier de cette discipline qui avance très rapidement mais dont certains des plus grands défis, ajoute le chercheur montréalais, prendront encore des décennies à résoudre.

« Je ne sais pas de quoi sera fait 2020 », répond-il quand on lui demande de faire un peu de prospective. « Je ne devine pas quel sera le prochain gadget. » Mais des obstacles pratiques des systèmes d’intelligence artificielle, notamment d’adaptation au changement, devront être pris en main. « Les systèmes ne sont pas assez robustes », dit le chercheur.

Que ce soit en médecine ou en fabrication manufacturière, en éducation, dans la lutte contre les changements climatiques — notamment avec ses capacités d’analyse ultra-précise et de quête de solutions alternatives à notre consommation d’énergie — ou pour assister personnellement les humains dans leur quotidien, partout, l’intelligence artificielle va progresser, aider, faire avancer le monde.

Les véritables enjeux, insiste le professeur, sont d’un autre ordre. Ce n’est pas la machine qu’il faut surveiller, mais les gens qui auront l’argent et le pouvoir de l’utiliser.

On parle avec le professeur d’intelligence artificielle, mais la conversation revient sans cesse aux humains. 

Aux humains qui utilisent la technologie pour des motifs parfois douteux, parfois carrément maléfiques, qu’il s’agisse de fausses nouvelles pour manipuler une élection ou de pornographie numérique où on manipule des images de vraies personnes pour créer des personnages hyperréalistes.

Aux humains qui tardent à réaliser l’ampleur des dangers des changements climatiques.

Yoshua Bengio espère que l’intelligence artificielle deviendra un outil utile de conscientisation de la population au sujet des écueils qui nous guettent. S’il faut créer de la modélisation pour faire visualiser aux gens l’impact de la hausse du niveau de la mer sur leur vie, par exemple, que cela se fasse, affirme le professeur.

Utilisons les mêmes armes, dit-il, que nos adversaires.

En fait, Yoshua Bengio a carrément un projet dont l’objectif est d’utiliser l’intelligence artificielle pour le bien social. C’est une organisation née en 2016, formée par des spécialistes en intelligence artificielle de partout dans le monde, qui s’appelle AI Commons. Son but : rendre disponibles des experts, des solutions en IA, à des gens qui ont besoin d’aide un peu partout, que ce soit dans le domaine de la santé, de l’éducation, de l’environnement…

Imaginez si, au lieu de travailler sur la reconnaissance faciale, les étudiants faisaient de la recherche sur les inondations ?

Yoshua Bengio

Le professeur encourage d’ailleurs les jeunes à se lancer dans le domaine de l’intelligence artificielle et souligne à quel point il y a des besoins… Il encourage aussi les entreprises à faire le plongeon, notamment si elles ne veulent pas être dépassées par leurs concurrentes chinoises ou américaines.

« On a développé une expertise importante ici, en plus », note le chercheur, qui espère que les gouvernements vont aussi bouger, notamment en se lançant dans les défis de « re-skilling », donc de formation continue pour adultes, rendue nécessaire par les changements technologiques.

« Et puis, il va falloir accepter de prendre des risques », ajoute le chercheur.

Ce changement de culture est important.

Si la Silicon Valley est devenue ce qu’elle est, c’est parce que là-bas, on accepte et comprend que « se planter », ce n’est pas la fin du monde, et que tout repose sur la capacité de se relever et de continuer.