Doit-on s’efforcer d’éradiquer le virus du sida chez les séropositifs ou doit-on se contenter de l’enfermer à double tour dans le corps des personnes infectées ? Les chercheurs se questionnent sur la meilleure façon d’en arriver à une guérison totale, alors que la maladie tend à se réactiver lorsque les traitements sont arrêtés.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Les traitements contre le sida ont grandement progressé ces dernières années, mais la guérison totale n’est pas encore possible. La raison en est simple : le virus du sida se cache dans des réservoirs du corps humain et se réactive quand les traitements sont interrompus.

« Jusqu’à maintenant, les tentatives de réactiver le virus endormi qui se cache dans les réservoirs, afin de l’éliminer, se sont soldées par un échec », explique Benni Vargas, de l’Université de Pittsburgh. M. Vargas est l’auteur principal d’une étude sur la stratégie « bloquer et verrouiller » (block and lock), publiée fin 2018 dans la revue Antimicrobial Agents and Chemotherapy.

L’équipe de l’Université de Pittsburgh a découvert deux molécules qui bloquent le réveil du virus dans une souris génétiquement modifiée qui sert de modèle animal pour l’étude des réservoirs de VIH.

« Le blocage dure 48 heures après la fin du traitement, dit M. Vargas. La prochaine étape est de suivre les souris plus longtemps après le traitement, disons sept jours dans un premier temps, pour voir si le verrouillage des réservoirs persiste. Pour que la stratégie “bloquer et verrouiller” soit intéressante sur le plan clinique, il faut qu’un rappel du traitement ne soit nécessaire que quelques fois par année, voire à de plus longs intervalles. »

Pas avant 10 ans

De l’autre côté de l’Atlantique, à l’Université de Louvain, en Belgique, l’équipe de Zeger Debyser concentre ses efforts sur un composé essentiel au fonctionnement du VIH, qu’ils ont découvert en 2010. Leurs travaux indiquent que celui-ci pourrait servir dans un traitement de type « bloquer et verrouiller ».

« C’est un pas important vers la guérison fonctionnelle, où on ne détruit pas tous les réservoirs de virus, mais où le patient n’a pas la maladie », explique le biologiste, qui a publié les résultats de ses recherches au début de l’année dans la revue Viruses. « On en est à donner des congés de médicaments anti-VIH à certains patients pour trois à six mois. L’objectif est d’augmenter ces intervalles. »

Combien de temps faudra-t-il pour mettre au point un traitement « bloquer et verrouiller » commercialisable ? M. Vargas et M. Debyser estiment que cela n’arrivera pas avant une dizaine d’années. Une douzaine d’équipes dans le monde travaillent sur différentes molécules pour mettre au point un tel traitement.

À l’Université McGill, le spécialiste du VIH Jean-Pierre Routy est sceptique quant au succès de la stratégie « bloquer et verrouiller ». « On veut enfermer le virus dans une phase de latence et s’assurer qu’il n’en ressorte pas, dit le Dr Routy. Mais du point de vue des cellules, la possibilité que le virus trouve une sortie demeure. »

N’est-il pas nécessaire d’explorer d’autres avenues vu l’échec de la stratégie d’éradication totale des réservoirs ? Cette approche est souvent appelée « étourdir et tuer » (shock and kill) parce qu’on réveille le virus en latence et qu’on le tue durant cette phase de réveil où il est vulnérable. « C’est vrai, on n’y est pas parvenu », dit le chercheur de McGill.

Le Dr Routy participe à un projet pancanadien visant à découvrir si les macrophages, des cellules du système immunitaires, constituent un maillon important du réservoir de VIH. « Mais dans les réservoirs, il reste un gramme de virus, un dé à coudre. Et il n’y a que 10 % de ce virus restant qui est capable de se réveiller, de se multiplier. Si on élimine les deux tiers ou les quatre cinquièmes de ce restant de virus fonctionnel, peut-être qu’on a une guérison finale. C’est la même approche que pour le cancer. »

Traitement précoce

Une troisième approche consiste à limiter la taille potentielle de ce réservoir de VIH en attaquant le virus très tôt après l’infection.

Cette semaine, dans la revue Science Advances, des biologistes de l’Université Harvard ont montré que des bébés au Botswana qui avaient été traités dans les jours suivant la naissance avaient un réservoir de VIH en latence beaucoup plus petit que les enfants traités après l’apparition des symptômes du sida. Les bébés traités dans les jours suivant la naissance n’avaient pas développé la maladie à l’âge de 2 ans.

Cet accent mis sur le traitement précoce est aussi au cœur des travaux de l’équipe d’Asier Sáez-Cirión, de l’Institut Pasteur à Paris, qui suit des patients traités dans les jours suivant l’infection.

« Environ 5 % de ces patients traités précocement n’ont pas de résurgence de l’infection après la fin du traitement », dit le biologiste parisien, qui a publié au début de l’année des résultats dans la revue Cell Metabolism. « Dans un cas, le patient est suivi depuis 18 ans après l’arrêt des traitements et il n’a toujours pas de symptômes du sida. »

Découvertes québécoises sur le sida

Deux équipes québécoises ont rapporté cette semaine des résultats importants dans la recherche fondamentale sur le VIH. À l’Université Laval, une équipe internationale dirigée par Jérôme Estaquier a publié dans la revue Mucosal Immunology des résultats montrant que le réservoir du VIH pourrait se trouver dans la rate et dans des ganglions de l’intestin. De son côté, le laboratoire d’Éric Cohen à l’Institut de recherches cliniques de Montréal explique dans la revue Cell Reports que des cellules appelées « dendritiques plasmacytoïdes » sont très efficaces pour combattre le VIH, mais n’arrivent pas à approcher le virus. Un vaccin basé sur les cellules dendritiques plasmacytoïdes pourrait donc être envisageable, selon le Dr Cohen.

Une tragédie coloniale

De la frontière du Cameroun et du Congo coloniaux dans les années 20 jusqu’à l’explosion de l’épidémie dans les années 80, le livre Aux origines du sida explique comment et pourquoi le VIH est devenu une menace pour la santé humaine. Publié en 2011 en anglais, mais traduit seulement en octobre dernier, le livre de l’infectiologue et épidémiologiste Jacques Pépin, de l’Université de Sherbrooke, affirme que l’épidémie a des « racines coloniales » liées à des campagnes « ambitieuses mais imprudemment menées » de lutte contre les maladies tropicales touchant les colons européens. Il s’attarde notamment aux bouleversements qui ont accompagné la décolonisation des pays africains, facteur essentiel de la propagation du VIH.

En chiffres

36 millions : nombre de personnes infectées par le VIH dans le monde

24 millions : nombre de séropositifs traités dans le monde

30 millions : objectif de traitement de séropositifs dans le monde d’ici 2021

1,7 million : nombre de nouvelles infections au VIH dans le monde en 2018

770 000 : nombre de décès liés au sida dans le monde en 2018

1,1 million : nombre de décès liés au sida dans le monde en 2010

80 000 : nombre de personnes infectées par le VIH au Canada fin 2017

2000 : nombre de nouvelles infections au VIH au Canada en 2017

Sources : ONUSIDA, COCQ-SIDA