Début novembre, les autorités américaines ont annoncé que la vague de pneumopathies liées au vapotage atteindrait bientôt un plateau. Mais depuis, le nombre de victimes continue à augmenter au même rythme. Cette année, deux revues de littérature ont fait le point sur les dangers du vapotage pour les poumons. La première a descendu en flammes les études montrant un effet négatif sur la santé respiratoire. La deuxième a relevé plusieurs indices permettant de croire que le vapotage pourrait à long terme être aussi dommageable que la cigarette. La Presse s’est entretenue avec leurs auteurs.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Les habitudes des vapoteurs

Publiée en juillet dans la revue Expert Review of Respiratory Medicine, la revue de littérature de Riccardo Polosa, interniste de l’Université de Catane, trouve de multiples failles méthodologiques dans les études montrant des effets négatifs du vapotage sur les poumons. « Un vapoteur va en moyenne prendre 200 bouffées par jour, qui durent de trois à quatre secondes chacune », explique le Dr Polosa en entrevue téléphonique, pour donner un exemple de ces problèmes méthodologiques. « Au total, ça fait 30 minutes, mais avec une utilisation très étalée qui permet aux systèmes du corps humain de se débarrasser des toxines. Simuler le vapotage en exposant des rats à ces aérosols pendant trois ou quatre heures d’affilée ne convient pas du tout. » Robert Tarran, biologiste de l’Université de Caroline du Nord qui est l’auteur de l’autre revue de littérature, publiée en septembre dans le British Medical Journal, convient qu’il faut affiner les modèles expérimentaux. « Mais ça vaut pour toutes les études, dit M. Tarran. La puissance des appareils varie énormément, alors certains vapoteurs inhalent plus longtemps, ou plus fréquemment. » M. Tarran souligne que l’une des principales différences entre son étude et celle du Dr Polosa est qu’il a exclu des études financées par les fabricants de vapoteuses. À noter, la vague actuelle de pneumopathies graves (dont le nom scientifique est EVALI) a été liée « chez la plupart des patients » au THC, un ingrédient actif du cannabis, par les autorités médicales américaines.

L’homme et l’animal

Le Dr Polosa critique sévèrement les études animales sur la cigarette électronique. « On expose pendant 6 ou 12 heures des souris, qui pèsent 300 fois moins qu’un humain, à des niveaux de nicotine qui dépassent ce que l’on trouve chez les fumeurs réguliers. On les empoisonne. » Les études animales sur la cigarette sont-elles meilleures ? « Non, il y a toujours le même problème méthodologique, on empoisonne les souris avec de la fumée de cigarette. Ça ne reflète pas l’usage normal par les humains », dit le Dr Polosa. Robert Tarran explique que les études animales sont nécessaires parce qu’il faut des décennies de tabagisme pour avoir un cancer ou une autre maladie causée par la cigarette. « On ne peut pas faire une recherche sur un animal pendant aussi longtemps, dit M. Tarran. Alors on fait de l’exposition accélérée. Par exemple, on a peint du goudron de nicotine sur la peau de souris pendant un an. Elles ont eu le cancer. Ça ne reflète pas les doses ni les pratiques humaines. Mais ça a montré le lien entre tabac et cancer. »

Conflits d’intérêts

Le Dr Polosa est critiqué par ses opposants parce qu’il reçoit du financement de fabricants de cigarettes électroniques. « C’est exact, l’industrie du vapotage soutient la publication de mes recherches et certains projets de recherche, dit le Dr Polosa. J’ai aussi par le passé fait des études sur la cigarette électronique financées de manière indépendante par mon université. Et si vous critiquez mes sources de financement, je peux critiquer les vôtres. Mes collègues américains passent une bonne partie de leur vie professionnelle à chercher du financement de recherche. Malheureusement, les Instituts nationaux pour la santé des États-Unis [NIH] ciblent les risques de la cigarette électronique, pas ses bénéfices. Si on veut des subventions des NIH, il faut mettre l’accent sur les risques. »

En chiffres

2172 : nombre de victimes d’une EVALI aux États-Unis au 13 novembre

42 : nombre de morts dues à une EVALI aux États-Unis au 13 novembre

3 : nombre de victimes d’une EVALI au Québec au 14 novembre

8 : nombre de victimes d’une EVALI au Canada au 14 novembre

25 ans : délai entre l’adoption rapide de la cigarette par les hommes australiens durant et après la Première Guerre mondiale et le début de la hausse des taux de cancer du poumon en Australie
Sources : Tobacco in Australia, Centers for Disease Control and Prevention, Santé Canada