Faut-il faire revivre le mammouth grâce à la génétique ? Le débat sur la réintroduction d’espèces aujourd’hui disparues – parfois depuis des millénaires – fait rage dans la communauté scientifique alors que des projets sont en cours en Russie et aux États-Unis.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

De l’éléphant au mammouth

George Church, généticien de l’Université Harvard et du Massachusetts Institute of Technology (MIT), travaille depuis plus d’une décennie à l’idée de ressusciter le mammouth, espèce disparue il y a des milliers d’années. « Les éléphants d’Asie ont dans leur génome les traces de celui du mammouth », a expliqué le scientifique lors d’un débat tenu en janvier au collège Hunter de la City University, à New York. « C’est environ 1 % de leur génome. Nous cherchons à modifier peu à peu le génome de l’éléphant d’Asie par la technique de génie génétique CRISPR pour arriver à un mammouth », a précisé M. Church, qui dirige le Harvard Woolly Mammoth Revival Team.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ HARVARD

Le généticien George Church souhaite ressusciter le mammouth.

D’autres équipes tentent de faire revivre de l’ADN momifié de mammouth, mais cet ADN est souvent trop endommagé pour être utile. En mars dernier, une équipe japonaise a réussi à produire quelques divisions cellulaires avec l’ADN d’un mammouth fossilisé depuis 28 000 ans et retrouvé en 2011 en Sibérie. L’ADN de mammouth avait été greffé à un ovule de souris.

De 300 à 1000

Taille de la population de mammouths qui a survécu dans l’île de Wrangel, dans l’Arctique russe, jusqu’à il y a 3500 ans.

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

Un mammouth

Le pour et le contre

L’un des principaux arguments contre la résurrection d’espèces depuis longtemps disparues, comme le mammouth ou le tigre à dents de sabre, est que ces animaux pourraient raviver des pathogènes depuis longtemps inactifs. Ils pourraient aussi tout simplement détruire des écosystèmes.

« Pensez au désastre qu’a constitué pour l’Australie l’introduction du lapin européen », a dit Ross MacPhee, directeur des mammifères au Musée américain d’histoire naturelle (AMNH), durant le débat en janvier. L’autre scientifique invitée pour défendre la position du « contre », l’astrobiologiste Lynn Rothschild, de la NASA, a aussi souligné que si on ne produisait que quelques dizaines de mammouths, il pourrait y avoir un problème de diversité génétique, voire des problèmes de comportement, parce que ce sont des animaux habitués à vivre en grand groupe.

M. Church a rétorqué que la création de troupeaux de centaines de mammouths pourrait, espère-t-il, faciliter l’absorption du carbone de l’atmosphère par la toundra russe, ralentissant le réchauffement de la planète. Le camp du « pour » au débat incluait aussi Stewart Brand, vétéran du mouvement environnementaliste américain qui milite depuis une dizaine d’années pour la recréation génétique d’espèces récemment disparues. Revive and Restore, l’ONG créée par M. Brand, travaille à la réintroduction à Martha’s Vineyard de la tourte voyageuse et d’un oiseau de la Nouvelle-Angleterre décimé par les colons, Tympanuchus cupido cupido.

De 3 à 5 millions

Nombre de Tympanuchus cupido cupido en Amérique du Nord à l’arrivée des Européens

PHOTO FOURNIE PAR REVIVE AND RESTORE

Photo du dernier Tympanuchus cupido cupido ayant vécu, dans les années 20, dans une réserve de Martha’s Vineyard.

De 3 à 5 milliards

Nombre de tourtes voyageuses en Amérique du Nord à l’arrivée des Européens.

L’herpès et l’éléphant

Au passage, les partisans de la résurrection d’espèces disparues veulent aider les espèces actuelles à résister à l’extinction. M. Church travaille notamment avec des zoos pour trouver des gènes d’éléphants d’Asie qui sont résistants à l’herpès, une maladie qui dévaste les troupeaux sauvages et les animaux en captivité. Cette maladie peut être mortelle si elle n’est pas soignée.

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

L’éléphant d’Asie

Le retour des châtaigniers

L’idée de ressusciter des espèces disparues ne se limite pas aux animaux. Des biologistes de l’Université d’État de New York (SUNY) travaillent à modifier le génome du châtaignier d’Amérique pour le rendre résistant au champignon d’Asie, qui l’a fait pratiquement disparaître des forêts des Appalaches. Depuis 2017, cette version résistante est cultivée en forêt expérimentale et sa réintroduction dans les forêts sauvages est prévue pour 2022.

3 milliards

Nombre estimé de châtaigniers d’Amérique avant sa quasi-disparition au début du XXe siècle

L’ours préhistorique

En août 2018, une étude allemande a suscité un autre espoir chez les partisans de la résurrection d’espèces disparues. Des chercheurs de l’Université de Potsdam ont découvert que le génome de l’ours des cavernes, connu depuis une vingtaine d’années, est présent dans 0,9 % à 2,4 % du génome de l’ours brun.

« On retrouve ses gènes jusqu’en Alaska, même s’il n’y a jamais eu d’ours des cavernes en Amérique », explique Axel Barlow, de l’Université de Potsdam, auteur principal de l’étude publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution. Pourrait-on se servir de l’ours brun pour ressusciter l’ours des cavernes, qui faisait près de 4 mètres de haut et a disparu voilà 20 000 ans ? « C’est possible, c’est un peu la même relation que l’éléphant d’Asie et le mammouth », répond M. Barlow.

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

Un squelette d’ours préhistorique des cavernes

La vache nazie

Dans les années 20, des biologistes nazis ont ressuscité une espèce de vache sauvage européenne disparue au XVIIe siècle. Les frères Lutz et Heinz Heck ont créé un « auroch de Heck », similaire à l’auroch disparu, mais plus petit. Ce projet faisait partie de la nostalgie nazie de la pureté de la race germanique. Les frères Heck ont travaillé avec des techniques traditionnelles de croisement, donc n’ont pas réussi à avoir un auroch aussi grand que l’original.

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

L’auroch de Heck

Sources : Revive and Restore, SUNY, Musée américain d’histoire naturelle (AMNH)

Précision: Une version précédente de ce texte incluait une photo d'une montagne d'ossements. Nous avons retiré la photo après avoir réalisé qu'il s'agissait d'ossements de bisons et non de tourtes voyageuses.