Oubliez le fameux « gène gai » : dans une recherche aussi ambitieuse que controversée, des chercheurs ont montré qu’il était impossible d’expliquer les comportements homosexuels par un seul gène. Les scientifiques croient plutôt que les préférences sexuelles sont influencées par des milliers de variations génétiques qui interagissent avec bien d’autres facteurs pour créer une diversité sexuelle par ailleurs plus complexe qu’on ne la décrit souvent. Le point.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Un sujet délicat

Pourquoi certains d’entre nous sont-ils attirés par des individus du même sexe alors que d’autres préfèrent ceux du sexe opposé ? La question est aussi fascinante que délicate, et les chercheurs internationaux derrière l’étude publiée hier dans la prestigieuse revue Science ont fait bien attention à la façon de la rapporter. Des groupes LGTBQ ont été impliqués dans le processus, amenant les chercheurs à réécrire des parties de l’article scientifique. « Cette étude apporte des preuves supplémentaires que la diversité des comportements sexuels s’inscrit naturellement dans les variations humaines générales. Elle ne devrait pas être mal interprétée pour dénigrer les gens LGBTQ », préviennent d’emblée les scientifiques sur un site web destiné à expliquer la recherche au grand public.

Consultez le site explicatif (en anglais)

Un demi-million de participants

Avec près d’un demi-million de participants, la recherche publiée hier est de loin la plus importante du genre. Les scientifiques ont utilisé des banques surtout américaines et britanniques, dont l’une provenant de l’entreprise 23andMe. Les participants, tous volontaires, ont fourni un échantillon d’ADN et répondu à des questions sur leur sexualité. Les résultats montrent qu’aucun « gène gai » n’explique les comportements homosexuels et qu’il est impossible de prédire les préférences sexuelles de quelqu’un en scrutant ses gènes. Les chercheurs ont néanmoins découvert cinq zones du génome qui sont associées au fait d’avoir eu au moins une expérience sexuelle avec quelqu’un du même sexe. Chacune a une influence très faible. Les chercheurs soupçonnent qu’il existe en fait des centaines ou même des milliers de ces zones qui, ensemble, pourraient créer une certaine prédisposition.

« Les résultats suggèrent que les comportements sexuels entre personnes de même sexe, comme la plupart des traits humains complexes, sont influencés par les effets faibles et additifs d’un grand nombre de variations génétiques », explique à La Presse Andrea Ganna, chercheur associé au MIT et à l’Institut de médecine moléculaire de Finlande.

En tout, les chercheurs estiment que la part de la génétique dans ces comportements se situe entre 8 et 25 %. Le reste s’expliquerait par les expériences de vie, les facteurs environnementaux, la culture, les normes sociales et d’autres facteurs souvent complexes qui peuvent interagir entre eux et même avec les gènes.

Distinction homme-femme

Fait intéressant, les zones du génome associées aux comportements sexuels entre personnes de même sexe ne sont pas nécessairement les mêmes chez les hommes et les femmes. Deux d’entre elles étaient communes aux deux sexes, alors que deux autres étaient propres aux hommes et une autre propre aux femmes. Pour tenter de comprendre les mécanismes en jeu, les chercheurs ont examiné les fonctions que remplissent les zones d’ADN en question. L’une d’entre elles contient des gènes liés à l’odorat. « Nous savons que l’odorat a un fort lien avec l’attraction sexuelle, mais ses liens avec les comportements sexuels sont à éclaircir », commente Andrea Ganna. Une autre région identifiée est associée à la régulation des hormones sexuelles chez les hommes, jouant notamment un rôle dans la calvitie. Les chercheurs en sont encore au stade exploratoire à ce sujet.

Sexualité complexe

De façon surprenante, les chercheurs ont découvert que les facteurs génétiques qui sont associés au fait d’avoir déjà eu au moins une relation sexuelle avec quelqu’un du même sexe ne sont pas les mêmes que ceux influençant la proportion de partenaires du même sexe qu’a eus un individu dans sa vie. Cela semble montrer que ces deux aspects de la sexualité sont distincts. Les scientifiques ont par exemple montré que le fait d’avoir eu au moins une relation homosexuelle est corrélé avec la prise de risque, mais pas le fait de se décrire comme gai. Selon les chercheurs, cela suggère qu’il est simpliste de catégoriser l’orientation sexuelle sur une droite allant de « purement hétérosexuel » à « purement homosexuel », avec la bisexualité entre les deux (échelle dite « de Kinsey »).

« Je crois que ce qu’on a montré, c’est qu’il faut un autre axe, commente Andrea Ganna. Il est simpliste de dire que plus vous êtes attiré par les personnes de même sexe, moins vous l’êtes par les personnes du sexe opposé. » L’article scientifique plaide pour des définitions permettant « une exploration plus nuancée de la pleine diversité de l’orientation sexuelle, y compris la bisexualité et l’asexualité ».

Controverse

La publication de l’article a suscité une controverse au sein même du Broad Institute du MIT et de Harvard impliqué dans l’étude. « Je cherche encore un argument convaincant montrant que les bénéfices potentiels de cette étude surpassent ses possibles dangers », a écrit le scientifique Joseph Vitti sur la page de l’institution. Celui qui dit s’exprimer « en tant que queer et généticien » juge notamment qu’évoquer une corrélation entre relations homosexuelles et prise de risque pourrait perpétuer le préjugé voulant que les gens appartenant à des minorités sexuelles soient « imprudents ».

Marie-Pier Boisvert, directrice générale du Conseil québécois LGBT, souligne que les jeunes se posent souvent des questions sur l’origine de l’homosexualité et juge au contraire « intéressant » de voir que les réponses sont complexes et multifactorielles. « Ça nous donne des outils supplémentaires pour déconstruire les stéréotypes et les présupposés », dit-elle.

« Nous avons agi par sens des responsabilités, dit quant à lui l’auteur principal Andrea Ganna. Les données permettant de faire ces analyses étaient publiques, certains groupes avaient mentionné leur intérêt et nous voulions éviter que ce soit fait et communiqué de manière inadéquate. »

Ben Neale, généticien au Broad Institute ouvertement gai, a mentionné lors d’une conférence téléphonique destinée aux médias que les scientifiques s’intéressaient toujours aux questions permettant « d’en apprendre plus sur qui nous sommes ».