Depuis 10 ans, l’entreprise américaine SpaceX a considérablement réduit les coûts d’accès à l’espace. Devant le nombre croissant de satellites lancés chaque année, une demi-douzaine d’autres firmes veulent aussi profiter de la manne. Survol d’un secteur en ébullition.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Le pionnier

Avant Tesla, il y avait SpaceX. Fondée par le magnat de l’auto électrique Elon Musk, SpaceX a lancé en 2009 son premier satellite, d’un client indien des télécommunications. Depuis, grâce à une gestion dynamique des coûts, SpaceX a accaparé plus de la moitié des lancements commerciaux de satellites. « Avec SpaceX, il en coûte 10 fois moins cher de lancer un satellite dans l’espace, explique Keith Hayward, directeur de la recherche à la Société aéronautique royale, qui a publié plusieurs études sur les coûts des différents lanceurs. Ça a incité une foule de concurrents privés à développer leurs propres fusées. Le marché des lancements a explosé. C’était un secteur sclérosé, avec des entreprises qui empochaient des profits faramineux parce qu’elles avaient des clients gouvernementaux. » Le dernier bastion des firmes traditionnelles, les gros satellites en orbite géostationnaire, à 36 000 km contre 2000 km pour l’orbite basse, sera bientôt menacé par la fusée Falcon Heavy de SpaceX, dont les premiers vols commerciaux ont eu lieu au printemps. « Quand Falcon Heavy aura quatre ou cinq lancements réussis, les primes d’assurances sur la cargaison vont baisser au niveau d’Ariane [un lanceur européen, ndlr], dit M. Hayward. Ça va jouer dur. » Falcon Heavy a presque trois fois plus de capacité que Falcon 9, la fusée que SpaceX utilise depuis 2010.

La réponse d’Ariane

Ariane Espace, la société française qui était l’acteur dominant des lancements commerciaux jusqu’à l’arrivée de SpaceX, n’a pas tardé à réagir. En 2016, elle a réorienté le développement d’Ariane 6, dont le premier vol est prévu en 2020. « Ils voulaient concurrencer SpaceX sur le prix, mais je pense que ça va être difficile, dit M. Hayward. Les gens d’Ariane ont réévalué leurs processus de production avec la lorgnette de la fabrication optimisée [lean manufacturing]. Ils songent aussi à la réutilisation du premier étage de fusées, comme SpaceX le fait depuis 2017. » Certains des vétérans des mises en orbite sont toutefois protégés de la concurrence par le secret militaire, note l’ingénieur aéronautique britannique. C’est notamment le cas de United Launch Alliance (ULA), opérateur des fusées Delta IV. Le premier vol de la prochaine fusée de ULA, Vulcan, vient d’être reporté de 2019 à 2021 et son moteur est développé en coopération avec Blue Origin, une firme lancée par le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos.

PHOTO JODY AMIET, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Décollage d’une fusée Ariane 5

Les concurrents à deux ailes

Deux firmes, Virgin Orbit et Stratolaunch, misent plutôt sur des fusées lancées depuis des avions pour envoyer des satellites en orbite. « Leurs coûts sont plus élevés, mais elles peuvent garantir un lancement plus rapidement », explique Robert Poole, coauteur d’un récent rapport sur le marché des satellites du groupe de réflexion Reason, de Washington. « Il s’agit d’une plus petite fusée, comme elle est lancée en altitude. Et un avion peut se rendre là où la météo est favorable. » Une autre entreprise qui vise le marché du « juste à temps » est Rocket Lab, qui lancera de petits satellites depuis la Nouvelle-Zélande. La charge utile des fusées de Rocket Lab sera de 150 kg, contre 22,8 tonnes pour Falcon 9. Ces trois entreprises sont sur le point de faire leur premier lancement commercial.

PHOTO FOURNIE PAR VIRGIN ORBIT, ARCHIVES REUTERS

Virgin Orbit veut lancer les fusées à partir d’un Boeing 747.

Une mission militaire

L’an dernier, l’agence américaine de recherche militaire DARPA a lancé la compétition Launch Challenge. L’objectif : lancer deux fusées en orbite basse en moins d’un mois. Le hic : les concurrents ne sauront qu’une semaine avant le lancement le type de satellite qui devra être lancé, d’où il devra être lancé et son orbite précise. Les trois finalistes, qui feront la compétition l’an prochain, ont été annoncés en avril. Il s’agit d’une filiale de Virgin Orbit, Vox Space, qui utilisera un avion de ligne, de Vector Launch, qui développe une technologie de « lancement flexible », et d’une troisième firme dont le nom n’a pas été dévoilé. Selon plusieurs sites spécialisés, ce mystérieux concurrent pourrait être la firme Stealth Space, de San Francisco, qui, comme son nom l’indique, n’a jamais dévoilé son approche technologique même si elle a embauché des centaines d’ingénieurs spécialistes des fusées depuis quelques années. « La concurrence est telle qu’il y a parfois un niveau de secret assez intense », commente Robert Poole, de Reason. Les trois finalistes ont reçu 400 000 $US de la DARPA, recevront 2 millions US s’ils réussissent le premier lancement et entre 8 et 10 millions US s’ils réussissent le second.

IMAGE FOURNIE PAR LA DARPA

Illustration d’artiste de lancements simultanés de satellites militaires développés grâce au concours DARPA Launch Challenge.

Russes et Chinois

Pour le moment, les Russes et les Chinois ne menacent guère la position de SpaceX dans le secteur commercial, selon Keith Hayward, de la Société royale aéronautique. « Les Russes sont très bons pour réduire leurs coûts petit à petit, mais leurs technologies sont vieilles et ils n’ont pas beaucoup d’argent pour la recherche et développement [R et D]. Ils sont, par exemple, complètement absents de la réutilisation des premiers étages de fusées. Mais comme les Chinois, ils peuvent parfois faire fi de la nécessité de faire des profits afin de se garantir certains contrats. Les Chinois, par ailleurs, dépensent beaucoup en R et D, alors ils pourraient causer la surprise d’ici quelques années. »

PHOTO KIRILL KUDRYAVTSEV, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Décollage d’une fusée russe Soyouz-2.1b

En chiffres

Satellites commerciaux lancés

2012 : 27

2017 : 292

Satellites gouvernementaux ou lancés par des OSBL, comme une université

2012 : 112

2017 : 177

62 % : part de marché de SpaceX dans les lancements de satellites commerciaux en 2017

2720 $US/kg : coût de lancement en orbite basse d’un satellite avec la fusée Falcon 9 de SpaceX en 2017

10 000 $US/kg : coût de lancement en orbite basse d’un satellite avec la fusée Ariane 5 en 2018

54 500 $US/kg : coût de lancement en orbite basse d’un satellite avec la navette spatiale, à la fin du programme en 2011

Sources : FAA, NASA, Space.com