(Washington) Depuis 25 ans, les plantes transgéniques ont envahi les champs de nombreux pays, notamment ceux du Canada et des États-Unis. Une levée de boucliers des écologistes a accueilli ce changement. Aujourd’hui, une nouvelle révolution génétique s’annonce en agriculture, notamment du côté de l’Afrique, qui n’implique pas le transfert d’une espèce à une autre. Mais l’opposition écologiste demeure. Regard sur les OGM 2.0.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

De nouvelles promesses pour mieux nourrir les plus pauvres

L’Afrique est sur le point de connaître une croissance démographique sans précédent, avec un taux de fertilité presque deux fois supérieur à la moyenne mondiale. Pour nourrir toutes ces bouches, les fermiers du continent auront besoin d’augmenter leur production de manière vertigineuse. Des chercheurs s’efforcent d’améliorer la génétique du bétail et des poules, a constaté La Presse lors du dernier congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS), en février à Washington.

Moutons peu velus et poules ébouriffées

Des moutons moins velus qui tolèrent mieux la chaleur. Des poules noires aux plumes ébouriffées, pour qu’elles souffrent moins de la chaleur. Des vaches à la peau plus épaisse et donc résistante aux tiques porteuses de maladies. Voilà quelques-uns des projets que mène dans divers pays africains Appolinaire Djikeng, biologiste de l’Institut Roslin de l’Université d’Édimbourg, celle-là même où a été créé le premier grand mammifère transgénique, la brebis Dolly, en 1997. « Nous avons une vingtaine de projets, surtout au Kenya », expliquait en marge du congrès de l’AAAS à Washington M. Djikeng. Après avoir grandi au Cameroun, il a étudié aux États-Unis puis fait carrière dans des instituts de recherche en agronomie et en génétique kényans. « Nous voulons en parallèle établir le profil génétique des espèces de bétail africaines, qui sont différentes de celles des pays riches. Nous devons trouver des manières d’utiliser cette nouvelle technique de modification génétique sans transgenèse, CRISPR-Cas9, pour aider les éleveurs pauvres qui n’ont pas accès aux technologies comme la climatisation pour leurs granges et qui ne peuvent pas dépenser une fortune en intrants, en pesticides et en moulée. » Les facteurs culturels sont aussi pris en compte : dans plusieurs pays, les poules noires sont considérées comme de bon augure, mais elles grandissent moins vite parce qu’elles sont plus vulnérables à la chaleur – des plumes plus ébouriffées grâce à la génétique leur assurent une meilleure ventilation.

Vache sans cornes

La technologie CRISPR-Cas9 est une sorte de ciseau génétique qui ouvre la voie à une révolution agricole, que certains appellent « OGM 2.0 ». Cette révolution ne touche pas que le bétail, les plantes pouvant aussi être modifiées ainsi. À la séance où intervenait M. Djikeng, une biologiste de l’Université de Californie à Davis, Alison van Eenennam, a expliqué comment elle avait mis au point une vache sans cornes grâce à une technique similaire de ciseau génétique. « C’est l’exemple parfait des différences de besoins entre pays riches et pays pauvres, observe toutefois M. Djikeng. Les vaches sans cornes sont utiles dans les granges où les animaux sont entassés. En Afrique, les animaux sont en pâturage, alors les blessures par cornes ne sont pas un problème aussi prioritaire. »

Les avancées de la transgenèse

La plupart des pays africains ont refusé d’adopter les OGM lancés au tournant du millénaire. Mais Appolinaire Djikeng a bon espoir que les OGM 2.0 recevront un accueil plus favorable, puisqu’il ne s’agit pas d’emprunter des gènes à une autre espèce, mais de travailler avec les gènes de la même espèce. « Nous faisons beaucoup de travail avec des chercheurs locaux sur des espèces locales pour que tous voient les avantages, dit M. Djikeng. Scientifiquement, il n’y a pas de raison de refuser les OGM avec transgenèse et d’accepter ceux qui n’en ont pas. Mais bon, ce qui est fait est fait. »

Science et politique

Selon l’agronome d’origine camerounaise, le principal responsable du rejet des OGM est la faiblesse de l’État en Afrique. « Souvent, il y a peu de fonctionnaires formés, alors les décisions sont prises par les politiciens. Je donnerai l’exemple de deux pays que je ne nommerai pas parce que j’y travaille encore. Dans le premier, un comité scientifique a été mis au point depuis une dizaine d’années et le coton transgénique vient d’être approuvé. Dans un autre, le président avait décidé par lui-même d’autoriser les OGM. Mais il a suffi que son épouse, sur la suggestion d’une copine européenne écologiste, lui dise que les OGM sont dangereux pour qu’il annule l’approbation. »

Méfiance

Les organismes environnementalistes restent toutefois tout aussi opposés à ces OGM 2.0 qu’à leurs prédécesseurs. « Dans les années 90 aussi, les entreprises disaient que la modification génétique permettrait de nourrir les pays pauvres », dit Thibault Rehn, de Vigilance OGM. « Ce dont on s’aperçoit, 25 ans plus tard, c’est que 88 % de tous les OGM sont faits pour résister à des herbicides. Avec leurs semences, les entreprises contrôlent la chaîne alimentaire. L’idée de déréglementer la mutagenèse par CRISPR-Cas9 va encore augmenter ce contrôle. On l’a vu avec l’affaire Louis Robert, les intérêts privés dominent souvent les débats scientifiques de société. » Il fait ainsi référence à la controverse au Québec qui a ébranlé l’Ordre des agronomes sur la proximité avec l’industrie. Comme pour les OGM, l’Europe est au premier plan de la lutte contre la déréglementation : l’an dernier, l’Union européenne a décrété que les OGM sans transgenèse devraient aussi être étiquetés en magasin.

Controverse sur le manioc

Pour illustrer les dangers des OGM 2.0 sans transgenèse, Thibault Rehn, de Vigilance OGM, a envoyé à La Presse un article sur une étude sur le manioc publiée en 2018 dans la revue Genome Biology. Son auteur, Devang Mehta, qui travaille maintenant à l’Université de l’Alberta, estime qu’il s’agit d’un malentendu. « Je décris une approche qui n’est pas utilisée commercialement, répond le chercheur albertain. Il s’agit de viser les virus agricoles en laissant dans la plante le programme de ciseaux de CRISPR pour qu’ils détruisent les virus au fur et à mesure. Normalement, on enlève les ciseaux CRISPR. Ça ne marche pas, il y a des mutations imprévues. En ce moment, on lutte contre les virus en utilisant des insecticides contre les insectes qui les transmettent. Mais c’est trop cher pour les pays pauvres. Alors plusieurs équipes tentent de voir si le génie génétique peut créer des plantes résistantes aux virus. »

Abandonner la recherche

M. Mehta a publié l’an dernier sur son site un essai expliquant pourquoi il cessait de travailler sur la modification génétique des plantes. « J’ai abandonné ce domaine à cause du clivage du débat et de l’hostilité constante des groupes environnementalistes, dit M. Mehta. Je suis d’origine indienne et pour moi, le génie génétique est indispensable pour que l’agriculture parvienne à nourrir les pays qui ont une population grandissante, là où je suis né et en Afrique. Mais ces dernières années, j’ai souvent eu peur que mes laboratoires soient attaqués par les militants anti-OGM. » M. Mehta note que le créateur du « riz doré », un OGM qui génère de la vitamine A pour les pays où il y a des carences, a publié en 2015 dans la revue Annual Review in Plant Biology un essai-testament où il déplorait l’opposition à ceux-ci.