Prenez de vrais jumeaux. Envoyez-en un dans l’espace pendant un an alors que l’autre reste sur Terre. Puis mitraillez les deux frères de tests de toutes sortes pour comprendre les effets de l’espace sur le corps humain. Voilà l’idée derrière l’étude des jumeaux de la NASA. Certaines conclusions avaient déjà filtré, mais une véritable avalanche de résultats a été publiée hier. Retour sur une expérience unique.

PHILIPPE MERCURE
LA PRESSE

Les cobayes parfaits

Comment étudier les effets de l’espace sur le corps humain ? L’idéal serait d’envoyer des êtres humains dans l’espace et de comparer leur état de santé avec des copies d’eux-mêmes restées sur Terre. Impossible ? Non. En 2015, l’astronaute américain Scott Kelly a quitté la Terre pour un séjour d’un an dans la Station spatiale internationale. Or, Scott a un vrai jumeau, Mark, qui possède le même code génétique que lui. Mark, aussi astronaute, restait sur Terre cette année-là. Les scientifiques ont compris qu’ils tenaient là une occasion unique et ils ne s’en sont pas privés. Pas moins de 84 chercheurs de 12 universités ont conçu des expériences, puis ont bombardé les jumeaux Kelly de tests génétiques, physiques et psychologiques avant, pendant et après la mission de Scott. « L’étude des jumeaux est certainement la perspective la plus complète de la réponse du corps humain au vol spatial », a dit Susan Bailey, l’une des chercheuses principales de l’étude rattachée à l’Université d’État du Colorado, lors d’une conférence de presse tenue cette semaine pour discuter des résultats. Ceux-ci se retrouvent dans une série d’articles publiés dans la prestigieuse revue Science. Le bémol, évidemment, est que l’étude n’est basée que sur une paire de jumeaux.

Mystérieux télomères

L’une des découvertes les plus intrigantes concerne les télomères, des bouts d’ADN qui se trouvent à l’extrémité des chromosomes et qui les protègent. Les télomères rapetissent quand on vieillit, ce qui nous rend vulnérables à plusieurs maladies, comme le cancer et les maladies cardiovasculaires. Les chercheurs s’attendaient à ce que les radiations et les conditions difficiles dans l’espace accélèrent ce rétrécissement chez Scott Kelly. Mais à leur immense surprise, les télomères de Scott ont allongé dans l’espace. Avis, toutefois, à ceux qui croiraient qu’on vient de trouver là une fontaine de Jouvence. Une fois Scott revenu sur Terre, ses télomères ont connu un « rétrécissement très rapide ». « Ces éléments ont été une grande surprise pour nous », a admis la chercheuse Susan Bailey pendant la conférence de presse. Les scientifiques tentent maintenant de corréler ces observations avec d’autres résultats génétiques obtenus chez Scott et Mark pour tenter de comprendre ce qui s’est passé.

Vision

L’un des grands problèmes que doit régler la NASA avant d’envoyer des êtres humains sur Mars concerne l’effet de l’espace sur les yeux. Environ 40 % des astronautes développent en effet des troubles de la vision dans l’espace. Pendant le séjour de Scott dans l’espace, les chercheurs ont observé que ses yeux se sont déformés. Les nerfs optiques et les parois des globes oculaires de Scott se sont épaissis, et des plis se sont formés sur ces dernières. Les scientifiques croient que cela s’explique par le fait que les fluides du corps s’accumulent davantage dans la tête plutôt que de descendre vers le bas du corps en l’absence de gravité, causant une surpression dans l’œil. Les chercheurs ont noté que certains effets sur les yeux provoqués par les missions précédentes de Scott et de Mark ne se sont toujours pas estompés. « Cela nous fait dire qu’il s’agit probablement de changements permanents qui ne se résoudront pas avec le temps », a dit lors de la conférence de presse le chercheur Stuart Lee, l’un des chercheurs principaux de l’étude.

Génétique

L’espace a entraîné un grand nombre de changements génétiques chez Scott. La plupart étaient cependant liés à ce qu’on appelle l’épigénétique. Cela signifie que ce n’est pas le code génétique lui-même qui a été perturbé, mais la façon dont les gènes s’allument ou s’éteignent. Plus de 90 % des gènes dont l’activité a été modifiée sont revenus à la normale après le retour sur Terre de l’astronaute. De façon générale, cela fait dire aux chercheurs que l’espace ne semble pas avoir eu d’effets « majeurs et persistants » sur la génétique de l’astronaute.

Objectif Mars

Le séjour dans l’espace de Scott Kelly a affecté autant sa génétique et son système cardiovasculaire que son microbiote et son poids. Malgré tout, les chercheurs disent être encouragés par les conclusions générales de l’étude. « Oui, il y a un certain stress associé au fait d’aller dans l’espace, mais je pense qu’il est bon de savoir que vous pouvez quand même fonctionner normalement », a dit Mike Snyder, de l’Université Stanford, lors de la présentation des résultats aux médias. « Je pense qu’il est rassurant de voir que, lorsque vous revenez sur Terre, les choses reviendront largement à leur état initial. Je crois qu’il s’agit du message numéro un », a-t-il ajouté. Des résultats encourageants pour ceux qui, un jour, partiront peut-être pour de longues missions vers Mars.